PORT-AU-PRINCE — 7 octobre 2026 — ZILE NEWS. Alors qu’Haïti se prépare à ses premières élections générales depuis plus d’une décennie, un nouveau rapport de 94 pages du Groupe d’experts sur Haïti, mandaté par le Conseil de sécurité, apporte un éclairage inédit sur la manière dont les groupes armés continuent de s’appuyer sur des réseaux politiques, économiques et sécuritaires.
Le rapport, couvrant la période d’octobre 2025 à juillet 2026, décrit une criminalité organisée qui s’adapte aux opérations de sécurité, une alliance de gangs qui se fragmente, des cas allégués de collusion avec des responsables politiques et des policiers, ainsi que des failles persistantes dans le gel des avoirs des personnes sanctionnées.
Les experts avertissent surtout que les relations entre chefs de gangs, intermédiaires et acteurs politiques ou économiques pourraient reprendre une importance particulière à l’approche des élections.
Des gangs plus fragmentés, mais toujours capables de peser sur le territoire
Selon les experts, l’alliance Viv Ansanm, qui avait regroupé plusieurs groupes armés majeurs depuis 2023, connaît désormais de « violentes fractures ».
Cette fragmentation ne signifie pas nécessairement un affaiblissement durable.
Elle pourrait au contraire rendre le paysage criminel plus difficile à contrôler.
Romain Le Cour, responsable de l’Observatoire d’Haïti de la Global Initiative Against Transnational Organized Crime, explique à l’Associated Press que les dirigeants criminels pourraient désormais rechercher séparément des arrangements avec des acteurs politiques et économiques.
L’enjeu ne serait plus seulement la survie de Viv Ansanm comme alliance, mais ce que chaque chef peut offrir individuellement : territoire, accès aux électeurs, sécurité du processus électoral, protection d’intérêts économiques et avantages après le scrutin.
Le rapport souligne de son côté que les gangs demeurent résilients malgré les opérations de sécurité et que le ciblage de leurs dirigeants ne suffira pas si les réseaux qui les soutiennent restent intacts.
L’Artibonite devient un point critique avant les élections
Le sud de l’Artibonite, deuxième plus important département électoral du pays, est particulièrement préoccupant.
Depuis mars, les experts font état d’un niveau de violence coordonnée présenté comme sans précédent dans cette partie du département.
Ils évoquent notamment les liens historiques attribués à l’ancien sénateur Youri Latortue et à l’ancien député Prophane Victor avec des groupes armés.
Selon le rapport, des sources ont averti que ces relations pourraient être exploitées à l’approche des élections pour mobiliser des soutiens, intimider des adversaires ou fragiliser la stabilité.
Les experts mettent également en garde contre la possibilité que des groupes d’autodéfense associés à des dynamiques politiques locales soient utilisés comme instruments d’intimidation.
Les personnes concernées contestent les accusations ou les interprétations qui leur sont attribuées.
Kenscoff : plus de 100 morts dans une affaire impliquant un ancien élu
Le rapport cite également Alfrédo Junior Antoine, ancien parlementaire représentant Kenscoff.
Les experts l’accusent d’avoir armé et soutenu des groupes de jeunes comme « outil politique » et l’associent à l’attaque meurtrière de Kenscoff en 2025, qui avait fait plus de 100 morts et donné lieu à plusieurs cas de violences sexuelles.
Ils affirment également qu’il aurait fourni des armes, des munitions et des ressources financières à des membres de Viv Ansanm.
Antoine a rejeté les accusations dans une réponse adressée aux experts.
Le rapport présente ces éléments comme des constatations issues des investigations du Groupe d’experts. Ils ne constituent pas, à eux seuls, une condamnation judiciaire.
Miragoâne : le cas Nenel Cassy
L’ancien sénateur Nenel Cassy figure également parmi les personnalités citées.
Les experts l’accusent de contrôler un groupe criminel à Miragoâne et de soutenir des hommes armés afin de servir ses intérêts politiques.
Cassy rejette catégoriquement ces accusations.
Contacté par l’Associated Press, il a déclaré être « pacifiste », demandé que son nom et les accusations soient retirés du rapport et affirmé qu’aucune juridiction haïtienne ne l’avait reconnu coupable de tels faits.
Le cas d’Arcahaie et la circulation du renseignement policier
Le rapport s’intéresse également à Rosemila Petit Frère, ancienne mairesse d’Arcahaie.
Les experts affirment avoir documenté ses relations avec des dirigeants de Viv Ansanm et son rôle présumé d’intermédiaire entre des groupes armés et différents acteurs politiques, économiques et sécuritaires.
Ils indiquent également avoir obtenu des informations, corroborées par deux États membres, selon lesquelles des informations confidentielles relatives à des opérations policières imminentes auraient été transmises à des groupes criminels.
Ces éléments sont particulièrement sensibles parce qu’ils touchent à la capacité même de l’État à mener des opérations contre les gangs.
Des policiers accusés de fournir armes, munitions et renseignements
Le rapport documente également plusieurs cas de corruption au sein de la Police nationale d’Haïti.
Les experts citent notamment un policier connu sous le surnom de « My Man », auquel ils attribuent la fourniture d’armes, de munitions et de renseignements à des gangs.
Dans un autre cas, un policier aurait notamment été chargé de récupérer la compagne d’un chef de gang à l’aéroport et de vérifier la situation financière de personnes avant leur enlèvement.
Le rapport indique parallèlement que les trafiquants trouvent suffisamment facile d’acheminer des armes vers Haïti pour que certains utilisent même leurs propres noms lorsqu’ils s’approvisionnent auprès de détenteurs de licences fédérales d’armes aux États-Unis.
Les sanctions financières ne semblent pas atteindre les fortunes recherchées
L’un des constats les plus frappants concerne l’application du régime international de sanctions.
Le Groupe d’experts estime que les montants effectivement gelés ne correspondent pas à la richesse que certaines personnes sanctionnées auraient accumulée.
Dans le cas de Prophane Victor, un compte gelé ne contenait que 421 dollars.
Dans plusieurs comptes liés à des chefs de gangs auprès de la banque centrale haïtienne, les experts n’ont trouvé aucun dollar gelé.
Pour Dimitri Hérard, ancien responsable de la sécurité du Palais national, le montant gelé n’était que de 2,63 dollars.
Le rapport estime que ces sommes dérisoires soulèvent des questions sur l’efficacité du gel des avoirs et sur la capacité des autorités à identifier et immobiliser les actifs liés aux personnes sanctionnées.
Les enfants deviennent une main-d’œuvre du crime organisé
Le rapport apporte également de nouvelles informations sur le recrutement des enfants.
Selon les experts, certains enfants peuvent recevoir environ 1 000 dollars et une motocyclette lorsqu’ils rejoignent un groupe armé.
Ils recevraient ensuite entre 114 et 190 dollars toutes les deux semaines, ainsi que de la nourriture, de l’alcool et des drogues.
Une prime supplémentaire de 500 dollars pourrait être versée pour certaines opérations de combat jugées importantes.
Le rapport indique par ailleurs que deux groupes armés disposent désormais de cellules exclusivement féminines.
Les routes principales restent vulnérables
Malgré les opérations des autorités, les experts considèrent que les progrès sécuritaires restent fragiles.
Certaines zones ont été reprises par les forces de sécurité, mais la majorité de Port-au-Prince demeure sous contrôle des gangs, selon le briefing présenté au Comité des sanctions du Conseil de sécurité.
Le Groupe d’experts a également constaté une nouvelle vague de violence dans l’Artibonite inférieur, le Centre et le Sud-Est, où les groupes armés ont démontré leur capacité d’adaptation.
Le problème ne se limite plus aux gangs
Le rapport décrit finalement un problème qui dépasse largement la question des hommes armés occupant les rues.
Les experts identifient plusieurs catégories d’acteurs susceptibles de contribuer à la survie des réseaux criminels : respon

