Assassinat de Jovenel Moïse : Washington élargit l’enquête et promet de remonter jusqu’au dernier responsable (DOJ — nouvel acte d’accusation fédéral de 85 pages)

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MIAMI / PORT-AU-PRINCE — Plus de cinq ans après l’assassinat du président Jovenel Moïse, la justice fédérale américaine ouvre une nouvelle phase d’une enquête qui apparaît désormais explicitement orientée vers l’ensemble du réseau ayant rendu possible le crime : exécutants, organisateurs, financiers, facilitateurs et soutiens.

Le Département américain de la Justice a confirmé le transfert vers le sud de la Floride de 18 accusés détenus jusque-là en Haïti et la poursuite de l’affaire devant le tribunal fédéral du Southern District of Florida. Dans le même temps, les autorités ont rendu public un nouvel acte d’accusation de 85 pages dans le dossier United States v. Pretel Ortiz et al., 22-CR-20104.

Mais au-delà du transfert spectaculaire des détenus, c’est le langage employé par les trois principales agences chargées du dossier qui constitue l’élément le plus important.

« Nous n’avons pas terminé »

Le procureur fédéral Jason A. Reding Quiñones affirme que le travail de la justice américaine ne s’est pas arrêté aux hommes ayant planifié et exécuté l’assassinat.

Il annonce que les enquêteurs suivront désormais les preuves vers ceux qui ont financé, facilité ou soutenu l’opération, ainsi que vers ceux ayant commis les infractions qui l’ont rendue possible.

Sa conclusion est sans ambiguïté : « we are not finished » — « nous n’avons pas terminé ».

Le FBI adopte la même ligne. Brett Skiles, Special Agent in Charge du FBI Miami, présente les opérations conduites simultanément dans plusieurs lieux et à l’international comme la démonstration de la volonté des autorités américaines de poursuivre tous les participants présumés au complot, notamment ceux qui auraient cherché à tirer financièrement profit de l’assassinat d’un chef d’État.

HSI : « mettre davantage au jour le réseau criminel »

La déclaration la plus significative est peut-être celle de José R. Figueroa, Special Agent in Charge de Homeland Security Investigations (HSI) Miami.

La citation, qui circulait depuis le transfert des détenus, figure désormais officiellement dans le communiqué du Département américain de la Justice.

Figueroa affirme que HSI continuera à travailler avec ses partenaires afin de « further expose the criminal network behind it, identify every individual who played a role » — mettre davantage au jour le réseau criminel derrière l’assassinat et identifier chaque personne ayant joué un rôle — jusqu’à ce que le dernier responsable soit traduit en justice.

Cette formulation est importante.

Elle confirme que, du point de vue des enquêteurs américains, l’affaire Jovenel Moïse ne se limite plus à l’identification du commando qui a pénétré dans la résidence présidentielle dans la nuit du 6 au 7 juillet 2021.

Washington parle désormais explicitement d’un réseau criminel.

De l’assassinat à une vaste conspiration transnationale

Cette orientation n’est pourtant pas entièrement nouvelle.

En mai 2026, après neuf semaines de procès à Miami, un jury fédéral avait reconnu coupables Arcangel Pretel Ortiz, Antonio Intriago, Walter Veintemilla et James Solages.

Selon les éléments présentés au procès et rapportés par le DOJ, le projet avait commencé comme une opération destinée à renverser Jovenel Moïse et à installer un successeur choisi par les conspirateurs, avec la perspective pour certains participants d’obtenir ensuite d’importants contrats gouvernementaux en Haïti.

Le réseau avait recruté des participants aux États-Unis, en Colombie et en Haïti, notamment 22 anciens militaires colombiens ainsi que des chefs de gangs haïtiens. Plusieurs scénarios d’enlèvement avaient précédé la décision finale d’attaquer la résidence présidentielle.

À l’issue du procès, José R. Figueroa avait déjà décrit l’affaire comme une « far-reaching criminal conspiracy », une vaste conspiration criminelle motivée, selon lui, par le pouvoir, le profit et l’ambition politique et s’étendant bien au-delà des frontières d’Haïti.

La déclaration du 20 septembre va cependant plus loin : HSI annonce maintenant vouloir identifier chaque personne ayant joué un rôle.

Badio désormais devant la justice fédérale américaine

Le nouvel acte d’accusation place notamment Joseph Félix Badio, alias « Cousin », directement au cœur de la procédure fédérale.

Il est accusé de conspiration visant à fournir un soutien matériel à une opération criminelle ayant entraîné la mort, de fourniture de soutien matériel ayant entraîné la mort et de conspiration visant à tuer ou enlever une personne hors des États-Unis.

Chacun de ces trois principaux chefs peut entraîner une peine maximale de réclusion à perpétuité.

Il s’agit à ce stade d’accusations. Comme pour les autres prévenus qui n’ont pas été condamnés, Badio bénéficie de la présomption d’innocence jusqu’à ce que sa culpabilité soit éventuellement établie devant un tribunal.

Son arrivée à Miami pourrait néanmoins constituer un tournant majeur : l’un des personnages centraux de l’enquête menée pendant plusieurs années en Haïti se retrouve désormais directement confronté aux procureurs fédéraux américains.

Vitel’Homme Innocent apparaît également dans l’acte d’accusation

Autre élément particulièrement important du document : Vitel’Homme Innocent figure comme accusé dans le dossier fédéral.

L’acte lui impute les trois principaux chefs relatifs à la conspiration : soutien matériel ayant entraîné la mort et conspiration visant à tuer ou enlever une personne à l’étranger. Les peines maximales mentionnées dans le document atteignent également la réclusion à perpétuité.

Cette accusation doit elle aussi être distinguée d’une condamnation.

Mais sa présence dans le même dossier mérite attention puisque le DOJ avait déjà indiqué, après le procès de mai, que le réseau avait recherché et utilisé des alliances avec des chefs de gangs haïtiens pour différents projets visant Jovenel Moïse.

La question déterminante sera désormais de savoir précisément quels actes les procureurs fédéraux attribuent personnellement à Innocent.

Christian Emmanuel Sanon reste au cœur du dossier

Le nouvel indictment maintient également Christian Emmanuel Sanon parmi les principaux accusés.

Le document lui impute notamment les trois chefs majeurs pouvant entraîner la perpétuité, mais également des accusations de conspiration contre les États-Unis, d’expédition contre une nation amie, de contrebande de marchandises depuis les États-Unis et de transmission d’informations d’exportation fausses ou trompeuses.

Les autorités américaines avaient précédemment allégué que le projet initial prévoyait de remplacer Jovenel Moïse par un successeur choisi par les conspirateurs avant que le plan n’évolue progressivement vers l’assassinat.

Le volet financier pourrait devenir déterminant

Un autre nom mérite une attention particulière : Byron Sherrod Rainer, également connu sous plusieurs alias.

Outre les accusations directement liées à la conspiration contre Jovenel Moïse, Rainer est poursuivi pour conspiration de fraude bancaire et électronique ainsi que pour conspiration de blanchiment d’argent. Ces deux chefs sont passibles chacun d’un maximum de 20 ans d’emprisonnement.

Ce volet financier est essentiel parce qu’il rejoint une autre enquête fédérale récemment achevée.

En juillet 2026, Keegan Harricharan avait été condamné à 20 ans de prison fédérale pour blanchiment d’argent. Selon le DOJ, des fonds obtenus frauduleusement à travers les programmes américains d’aide économique liés au Covid-19 avaient été blanchis et utilisés pour contribuer au financement de la conspiration contre le gouvernement haïtien et de l’opération ayant abouti à l’assassinat de Jovenel Moïse.

Le procureur Reding Quiñones avait alors annoncé une stratégie particulièrement révélatrice : « follow the money », suivre l’argent, afin d’exposer l’étendue réelle du réseau et de poursuivre ceux qui financent la violence.

Deux mois plus tard, cette stratégie semble désormais rejoindre directement le dossier principal.

Les anciens militaires colombiens face à la perpétuité

Le nouvel acte d’accusation reprend également les poursuites contre de nombreux anciens militaires colombiens.

Pour plusieurs d’entre eux, les trois chefs principaux sont identiques : conspiration visant à fournir un soutien matériel ayant entraîné la mort, fourniture de ce soutien et conspiration visant à tuer ou enlever une personne hors des États-Unis.

Chacun de ces chefs peut entraîner la prison à vie.

L’accusation américaine soutient depuis plusieurs années qu’un groupe d’anciens militaires colombiens avait été recruté pour participer à l’opération. Lors du procès de 2026, le gouvernement a notamment présenté des communications numériques et des éléments balistiques concernant l’équipe ayant pénétré dans la résidence présidentielle.

Une affaire qui dépasse désormais les exécutants

Le transfert des 18 détenus ne clôt donc pas l’affaire Jovenel Moïse aux États-Unis.

Il semble au contraire ouvrir une nouvelle phase.

Les déclarations coordonnées du procureur fédéral, du FBI et de HSI dessinent désormais quatre niveaux d’investigation : ceux qui ont exécuté l’opération, ceux qui l’ont organisée, ceux qui l’ont facilitée et ceux qui l’ont financée ou soutenue.

Mais une distinction reste essentielle.

L’acte d’accusation expose la thèse du gouvernement américain. Les personnes nouvellement poursuivies restent présumées innocentes. Les condamnations déjà prononcées et les faits établis lors du procès de mai 2026 ont, eux, un statut judiciaire différent.

Et une question fondamentale demeure ouverte : les personnes actuellement inculpées constituent-elles l’ensemble du réseau recherché par Washington ?

Les autorités américaines répondent elles-mêmes par la négative.

« Nous n’avons pas terminé », affirme le procureur fédéral.

HSI promet de son côté de continuer jusqu’à l’identification de « chaque personne ayant joué un rôle ».

Cinq ans après l’assassinat de Jovenel Moïse, l’enquête américaine ne se concentre donc plus seulement sur la nuit du 7 juillet 2021. Elle cherche désormais à reconstituer l’architecture complète du complot : qui l’a conçu, qui l’a financé, qui l’a facilité, qui devait en bénéficier et qui, au-delà des accusés déjà identifiés, pourrait encore avoir à répondre devant la justice américaine.

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