Finances publiques 2024-2025 : la dette dérape, l’investissement s’effondre

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En 2024-2025, l’État haïtien a exécuté 234,4 % des crédits prévus pour l’amortissement de sa dette, mais seulement 3,3 % des investissements programmés pour la Justice et la Sécurité. Dans le même temps, moins de la moitié des crédits destinés aux programmes et projets ont été effectivement décaissés.

C’est l’un des principaux enseignements du douzième Rapport sur la Situation Financière du Pays et sur l’Efficacité des Dépenses Publiques (RSFPEDP XII) de la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif (CSCCA).

Sur 137 pages, la Cour décrit une économie en récession pour la septième année consécutive, un appareil d’État qui exécute beaucoup mieux ses dépenses de fonctionnement que ses investissements, des priorités sécuritaires largement sous-exécutées et une gestion de la dette qui appelle davantage de transparence.

Le document met surtout en évidence un décalage entre ce que l’État annonce comme priorités et ce qu’il parvient réellement à exécuter.

Sept années de récession : l’économie a perdu 16 % en termes réels

Le PIB réel a reculé de 2,7 % en 2024-2025, alors que les autorités tablaient sur une croissance de 1 %.

Depuis 2018-2019, l’économie haïtienne est passée de 658,3 à 552,5 milliards de gourdes constantes, soit une contraction cumulée de 16,1 %.

La dégradation touche la plupart des secteurs productifs.

La production d’électricité recule de 14,3 %, avec une baisse de 20 % de la production et l’arrêt de la centrale de Péligre. L’hébergement et la restauration chutent de 21,1 %, le transport de 15,4 % et l’agriculture de 4,8 %. Dans l’Artibonite, la production rizicole recule de 19 %.

Une branche fait exception : « administration publique, défense et sécurité sociale », en hausse de 12,6 %. La Cour invite toutefois à la prudence : ce chiffre mesure essentiellement des coûts engagés et ne signifie pas nécessairement une amélioration des services rendus à la population.

L’inflation atteint 31,9 % en septembre 2025, contre une cible de 19,1 %.

Dans le même temps, l’insécurité alimentaire aiguë touche désormais 5,7 millions de personnes, contre 2,3 millions en décembre 2018.

Un État qui fonctionne davantage qu’il n’investit

Le contraste budgétaire est particulièrement net.

Sur 111,1 milliards de gourdes prévus pour les programmes et projets, seuls 52 milliards ont été effectivement décaissés, soit un taux d’exécution de 46,8 %.

À l’inverse, les dépenses de fonctionnement ont atteint 104,4 % d’exécution.

Le budget prévoyait que le fonctionnement représente 65 % des dépenses et l’investissement 35 %. Dans la réalité, le fonctionnement a absorbé 80,6 % des dépenses exécutées, contre seulement 19,4 % pour les programmes et projets.

La situation n’est pas nouvelle. L’exercice précédent affichait déjà un écart considérable entre l’exécution du fonctionnement et celle des projets.

Pour la Cour, il s’agit d’une difficulté structurelle de l’État haïtien à transformer les crédits d’investissement inscrits au budget en dépenses effectivement réalisées.

Autrement dit : le problème n’est pas seulement ce que l’État budgétise. C’est ce qu’il parvient réellement à dépenser et à transformer en résultats.

Sécurité : une priorité affichée, 3,3 % des investissements exécutés

La contradiction est particulièrement frappante dans le secteur sécuritaire.

La sécurité figurait parmi les premières priorités de la lettre de cadrage budgétaire et du premier des « Grands Chantiers » de l’Accord du 3 avril 2024.

Le ministère de la Justice et de la Sécurité publique (MJSP) disposait de 11,6 milliards de gourdes pour ses investissements.

Il n’en a dépensé que 376,7 millions, soit environ 3,3 % des crédits prévus.

Dans un contexte où l’insécurité constitue l’un des principaux freins à l’activité économique, l’essentiel des crédits d’investissement destinés au secteur n’a donc pas été exécuté.

Le fonctionnement du ministère, en revanche, a été exécuté à 93,7 %, avec notamment 22,3 milliards de gourdes consacrés aux dépenses de personnel.

Le contraste est également marqué au niveau institutionnel : le secteur politique dans son ensemble n’a exécuté que 19,4 % de ses investissements, tandis que le pouvoir judiciaire n’enregistre aucun décaissement d’investissement sur l’exercice.

Le ministère de la Défense constitue une exception, avec un taux d’exécution des investissements de 62,7 %, entièrement financé sur ressources nationales.

Protection sociale : 5,7 millions de personnes en insécurité alimentaire, un ministère à environ 28 %

Le ministère des Affaires sociales et du Travail (MAST) disposait de 22,1 milliards de gourdes, dont 18,5 milliards destinés aux transferts sociaux.

Le taux d’exécution présenté dans le rapport est de 28,4 %.

Le fonctionnement du ministère a pourtant été exécuté à 93,2 %. Les interventions n’ont atteint que 21,1 %, tandis que les financements multilatéraux, qui représentaient une part importante de l’enveloppe d’investissement, n’ont été mobilisés qu’à 4,1 %.

Plus préoccupant encore, la Cour souligne qu’elle ne dispose pas des données nécessaires pour déterminer précisément combien d’argent a effectivement atteint les familles ni combien de bénéficiaires ont réellement reçu les transferts.

Dans un pays où 5,7 millions de personnes sont en situation d’insécurité alimentaire aiguë, cette faiblesse de la traçabilité constitue un problème majeur de gestion publique.

La santé affiche elle aussi une faible exécution des investissements : le ministère de la Santé publique et de la Population (MSPP) n’a exécuté que 23,5 % de ses investissements, et seulement 8,4 % de ceux financés sur ressources nationales.

Dette publique : 39,3 milliards dépensés contre 16,8 milliards prévus

Le chiffre est spectaculaire.

L’État avait prévu 16,8 milliards de gourdes pour l’amortissement de sa dette.

Il en a finalement exécuté 39,3 milliards, soit un taux de 234,4 %.

Le dépassement atteint environ 22,5 milliards de gourdes, un montant presque équivalent au déficit enregistré sur l’exercice, de 22,6 milliards.

Mais cette proximité ne suffit pas à établir un lien de causalité entre les deux chiffres.

Le rapport ne permet pas non plus, à ce stade, d’identifier précisément les créanciers remboursés ni de reconstituer de manière suffisamment détaillée les paiements effectués entre capital, intérêts et commissions.

C’est justement l’un des points sur lesquels la Cour demande davantage de transparence et d’informations au ministère de l’Économie et des Finances.

Le rapport se montre suffisamment préoccupé pour se réserver la possibilité d’approfondir son examen de la gestion de la dette.

Une dette globale pourtant en baisse

Le paradoxe est réel.

L’encours total de la dette publique diminue de 13,1 %, pour atteindre environ 362,5 milliards de gourdes.

La part de la dette détenue par la BRH passe de 70,3 % à 60,9 %, tandis que le financement monétaire demeure nul.

Mais parallèlement, l’État se tourne davantage vers le marché intérieur.

L’encours des Bons du Trésor bondit de 52,5 %, à 72,3 milliards de gourdes. Les banques commerciales en détiennent 38,4 % de plus qu’un an auparavant.

Dans le même temps, le crédit au secteur privé recule en termes réels.

La Cour évoque ainsi un risque d’effet d’éviction : une part croissante des ressources financières disponibles est mobilisée par l’État alors que le financement de l’économie privée demeure sous pression.

Diaspora contre investissement étranger : un rapport de plus de 400 à 1

Les chiffres illustrent une autre fragilité structurelle de l’économie haïtienne.

Les transferts de la diaspora ont atteint 4,91 milliards de dollars en 2024-2025, en hausse de 19,6 %.

Dans le même temps, les investissements directs étrangers sont tombés à environ 12 millions de dollars.

L’écart dépasse ainsi 400 fois le montant des investissements directs étrangers.

Les transferts constituent un soutien essentiel aux ménages haïtiens. Ils n’ont toutefois pas empêché la consommation de reculer de 2,2 %.

Ils contribuent également à l’augmentation de la masse monétaire et des réserves de change de la BRH.

Le contraste avec les investissements étrangers est particulièrement révélateur : l’économie haïtienne bénéficie d’un apport massif de ressources provenant de sa diaspora, mais peine à attirer des capitaux productifs internationaux.

Aide internationale : moins de la moitié des dons attendus mobilisés

L’aide extérieure ne compense pas cette faiblesse.

Sur 68 milliards de gourdes de dons attendus, seulement 31,2 milliards ont été effectivement mobilisés, soit 45,9 %.

L’appui budgétaire direct n’a été exécuté qu’à 2,3 %, tandis qu’aucun tirage sur emprunt extérieur n’a été enregistré.

Les recettes courantes de l’État représentent seulement 4,5 % du PIB, leur niveau le plus faible sur la période étudiée.

Le pays se retrouve ainsi confronté à un double problème : des ressources publiques limitées et une capacité insuffisante à exécuter certaines des dépenses d’investissement pourtant inscrites au budget.

Les zones d’ombre : ce que les chiffres ne disent pas

Au-delà des taux d’exécution, le rapport soulève plusieurs questions institutionnelles et comptables.

Un rapport destiné à un Parlement qui n’exerce plus ses fonctions

La Constitution prévoit la transmission du rapport de la Cour au Parlement.

Or, Haïti ne dispose plus d’un Parlement fonctionnel depuis plusieurs années.

La question du suivi institutionnel des conclusions et recommandations de la CSCCA reste donc entière.

Des comptes transmis hors délai

Le ministère de l’Économie et des Finances aurait transmis le Compte général de l’administration centrale le 6 juillet 2026, hors délai.

La Cour a donc dû réaliser son analyse dans un calendrier particulièrement contraint.

Un budget rectifié sept jours avant la clôture

La seconde loi de finances rectificative a été adoptée le 23 septembre 2025, soit seulement sept jours avant la fin de l’exercice.

La Cour y voit un problème de planification budgétaire.

Des dépassements qui appellent des explications

Le MEF dépasse ses crédits de 8 milliards de gourdes.

Le ministère du Commerce et de l’Industrie affiche pour sa part un taux d’exécution de 168,7 %, tandis que ses financements multilatéraux atteignent 508 % des prévisions.

La Cour indique ne pas disposer de suffisamment d’informations pour identifier clairement les projets concernés et leurs résultats.

Des écarts comptables à clarifier

Deux chiffres méritent notamment d’être rapprochés.

Le rapport fait apparaître 39,3 milliards de gourdes au titre de l’amortissement de la dette, tandis qu’un autre passage mentionne 13,9 milliards au titre du « service de la dette ».

Il peut s’agir de périmètres comptables différents. Mais le rapport ne l’explique pas suffisamment clairement pour le lecteur.

Même problème concernant le MAST : un taux d’exécution de 26 % apparaît à un endroit du document, contre 28,4 % ailleurs.

Ces écarts doivent être clarifiés avant de tirer des conclusions définitives.

Une efficacité publique difficile à mesurer

Le problème dépasse finalement les seuls taux de décaissement.

Sans indicateurs suffisamment précis, données détaillées et mécanismes de suivi, il est difficile de savoir ce que les dépenses publiques ont réellement produit.

Combien de bénéficiaires ?

Combien de transferts effectivement versés ?

Combien d’équipements achetés ?

Combien de commissariats construits ou réhabilités ?

Combien de tribunaux modernisés ?

Quels résultats mesurables pour les populations ?

Sur plusieurs de ces questions, le rapport ne dispose pas des données nécessaires.

L’État peut donc mesurer ce qu’il dépense beaucoup plus facilement que ce que cette dépense produit.

Les mêmes recommandations, année après année

La Cour reconduit plusieurs recommandations déjà formulées dans ses rapports précédents : mise en place effective d’un budget-programme, renforcement des capacités d’exécution des investissements, amélioration de la reddition des comptes, publication détaillée des opérations liées à la dette, traçabilité des transferts sociaux et suivi régulier des investissements dans la Justice et la Sécurité.

Elle demande également au gouvernement de rendre compte chaque année des mesures prises pour donner suite à ses recommandations antérieures.

C’est peut-être l’un des enseignements institutionnels les plus importants du rapport : le problème n’est plus seulement de savoir ce que la Cour recommande, mais ce qui est effectivement fait après ses recommandations.

Un problème d’exécution autant que de ressources

Le RSFPEDP XII ne permet pas d’affirmer que l’État haïtien aurait délibérément choisi de rembourser ses créanciers plutôt que d’investir.

Il établit cependant un constat difficile à ignorer :

234,4 % d’exécution pour l’amortissement de la dette.
46,8 % pour les programmes et projets.
3,3 % pour les investissements du MJSP.
28,4 % pour le MAST.
23,5 % pour les investissements du MSPP.

Ces chiffres prennent une autre dimension lorsqu’ils sont mis en regard d’une économie en récession pour la septième année consécutive, d’une inflation de 31,9 %, de 5,7 millions de personnes en insécurité alimentaire aiguë et d’une insécurité qui continue de peser lourdement sur l’activité économique.

Le problème décrit par la Cour n’est donc pas uniquement celui du niveau des ressources disponibles.

C’est aussi celui de la capacité de l’État à planifier, mobiliser, exécuter, documenter et évaluer ses dépenses publiques.

Car un crédit d’investissement qui n’est pas exécuté ne devient ni un commissariat, ni un tribunal, ni une infrastructure, ni un programme social.

Et une dépense dont le bénéficiaire et le résultat ne peuvent être clairement identifiés reste, du point de vue du contrôle public, une dépense dont l’efficacité demeure à démontrer.

Au fond, le rapport de la CSCCA pose une question simple : non pas seulement combien l’État dépense, mais où va l’argent public — et qu’est-ce qu’il produit réellement pour la population ?

Source

Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif (CSCCA), Rapport sur la Situation Financière du Pays et sur l’Efficacité des Dépenses Publiques (RSFPEDP XII), exercice fiscal 2024-2025, 137 pages.

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