À moins de trois mois du scrutin, la force anti-gangs reste incomplète, le décret électoral doit encore changer et l’inscription des électeurs demeure limitée. Washington rappelle qu’aucune élection n’est parfaite. Mais en Haïti, la véritable question est désormais de savoir quel niveau d’insécurité, d’exclusion électorale et de dysfonctionnement peut être toléré sans compromettre la crédibilité , et donc la légitimité du pouvoir qui sortira des urnes.
PORT-AU-PRINCE / NEW YORK — 25 septembre 2026 — Haïti votera-t-il le 13 décembre ? La question est presque devenue secondaire.
La véritable question est désormais : combien d’Haïtiens pourront réellement voter, sur quelle portion du territoire et selon quelles règles ?
Car tenir une élection ne suffira pas. Après des années de transition, le scrutin doit produire ce dont le pays manque précisément : une autorité politique issue des urnes dont la légitimité soit suffisamment reconnue pour contribuer à la stabilisation du pays.
Or, à 79 jours du scrutin annoncé, les conditions de cette légitimité restent difficiles à mesurer.
Abinader et Ruiz Massieu : la GSF complète autour ou après le scrutin
Le président dominicain Luis Abinader a déclaré le 25 septembre que, selon les informations reçues au cours de ses échanges aux États-Unis, le déploiement complet de la Gang Suppression Force (GSF) devrait intervenir entre décembre 2026 et le début de 2027.
Le chef du BINUH, Carlos Ruiz Massieu, avance pratiquement le même horizon : fin 2026 ou début 2027.
Cette convergence est importante.
Le 23 septembre, devant l’Assemblée générale des Nations unies, Abinader avait indiqué que la GSF ne disposait encore que d’environ un cinquième de ses effectifs autorisés, appelant la communauté internationale à passer « des décisions à l’action » et à obtenir des résultats « en mois et non en années ».
Le mandat actuel de la Force expire le 30 septembre, alors qu’elle reste loin de son format autorisé de 5 550 personnels.
Le problème n’est donc pas seulement de renouveler son mandat. Il est de savoir quelle capacité sécuritaire sera réellement disponible sur le terrain le 13 décembre.
« Aucune élection n’est parfaite »
Cette situation donne une portée particulière aux propos tenus en juillet par Henry T. Wooster, alors chargé d’affaires des États-Unis en Haïti.
Le diplomate américain avait rappelé qu’aucune élection n’est parfaite, tout en distinguant la sécurité nécessaire à des élections crédibles de la stabilisation beaucoup plus large du pays.
Personne ne peut raisonnablement exiger qu’Haïti élimine les gangs ou rétablisse l’autorité de l’État sur chaque kilomètre carré avant de voter.
Mais cette approche appelle immédiatement une autre question :
Jusqu’où une élection peut-elle être imparfaite sans perdre sa crédibilité ?
C’est là que le débat reste étonnamment imprécis.
Aucun seuil public ne semble aujourd’hui définir quelle proportion du territoire doit être électoralement accessible, combien de centres peuvent rester fermés ou quelle part de l’électorat peut être empêchée de voter avant que la portée nationale des résultats ne soit sérieusement contestée.
1 285 centres ouverts : le chiffre ne suffit pas
Au 21 septembre, le CEP faisait état de 1 285 Centres d’inscription et de vote opérationnels sur environ 1 400 prévus.
Mais mesurer la crédibilité du scrutin au seul pourcentage de centres ouverts serait trompeur.
Tous les CIV ne représentent pas le même nombre d’électeurs.
Si 95 % des centres fonctionnent mais que les 5 % indisponibles desservent des zones très peuplées, l’exclusion électorale peut être beaucoup plus importante que le chiffre ne le laisse penser.
Surtout, un centre de vote accessible ne sert à rien à un citoyen qui n’a pas pu s’inscrire.
Au 21 septembre, le CEP comptabilisait 628 755 électeurs inscrits.
Le premier indicateur de représentativité n’est donc pas le nombre de personnes qui voteront le 13 décembre. Il est le nombre de citoyens qui auront effectivement pu entrer dans le processus électoral avant même le scrutin.
Trois données deviennent ainsi indissociables :
combien d’électeurs sont inscrits ; combien disposent d’un CIV accessible ; combien pourront effectivement voter le 13 décembre.
Sans ces trois chiffres, parler simplement de « participation » donnera une image incomplète de la réalité électorale.
Et les règles ne sont toujours pas définitives
À la question de l’accès au vote s’ajoute celle du droit applicable.
Après le cadre adopté en décembre 2025, un nouveau décret électoral a été publié le 2 juin 2026, puis modifié dès le 2 juillet.
Une nouvelle modification est désormais officiellement envisagée.
Dans sa note du 16 septembre, le CEP confirme poursuivre les discussions avec le gouvernement et les acteurs politiques « dans la perspective d’une modification du Décret électoral en vigueur ».
Dans le même temps, le dépôt des candidatures a été prolongé jusqu’au 9 octobre.
À moins de trois mois du vote, les candidatures ne sont donc pas closes et les règles qui gouverneront la suite du processus ne sont pas encore définitivement stabilisées.
2028 : un révélateur, pas une date électorale
Le cadre stratégique de la GSF apporte un autre élément de perspective.
Son horizon s’étend jusqu’au 30 septembre 2028, avec pour objectif de réduire substantiellement la liberté de mouvement et le contrôle territorial des gangs et de renforcer les capacités haïtiennes à contenir la violence.
Cela ne signifie pas qu’Haïti doit attendre 2028 pour organiser des élections.
Cela signifie autre chose : le niveau de sécurité nécessaire au scrutin du 13 décembre sera nécessairement inférieur à l’état final recherché par la stratégie internationale.
Reste donc à définir ce niveau intermédiaire.
Et c’est précisément ce qui manque.
Le risque : définir l’« acceptable » après le résultat
C’est peut-être le point le plus sensible.
Si aucun critère suffisamment clair n’est établi avant le scrutin, l’appréciation de ce qui constitue une élection « suffisamment crédible » risque de commencer après que l’on connaisse les résultats.
Or une fermeture de centres ne peut pas être évaluée uniquement en nombre. Elle doit être rapportée au nombre d’électeurs concernés, à leur localisation et à l’effet potentiel de leur exclusion.
De même, un taux de participation calculé uniquement sur les électeurs inscrits peut difficilement raconter toute l’histoire si une part importante de l’électorat potentiel n’a jamais réussi à s’inscrire.
La crédibilité du 13 décembre dépendra donc moins d’un chiffre unique que de la capacité à démontrer que l’accès au processus n’a pas été massivement ou géographiquement biaisé par l’insécurité.
L’enjeu n’est pas seulement l’élection, mais ce qu’elle produira
Haïti n’a pas besoin d’une élection parfaite.
Il a besoin d’une élection suffisamment inclusive, représentative et crédible pour produire une légitimité politique reconnue.
C’est une distinction fondamentale.
Un scrutin crédible ne supprimera ni les gangs ni la crise économique. Il ne reconstruira pas instantanément l’État.
Mais un scrutin profondément contesté pourrait ajouter à la crise sécuritaire une nouvelle crise de légitimité, précisément au moment où le pays cherche à sortir d’années de transition.
Le véritable test du 13 décembre ne sera donc pas seulement le nombre de bureaux ayant ouvert leurs portes.
Il faudra pouvoir répondre à trois questions simples :
Combien d’Haïtiens ont pu s’inscrire ? Combien ont réellement eu accès aux urnes ? Quelle partie du pays a effectivement participé au choix de ses dirigeants ?
C’est sur ces réponses que se jouera la crédibilité du scrutin.
Et c’est de cette crédibilité que dépendra, en partie, la capacité des nouvelles autorités à disposer de la légitimité nécessaire pour engager une stabilisation politique durable.
Le défi d’Haïti n’est donc pas simplement d’arriver au 13 décembre. Il est de s’assurer que le 14 décembre, le pays dispose de davantage de légitimité — et non d’une crise supplémentaire.

