PORT-AU-PRINCE / NEW YORK — Le premier rapport annuel de la Gang Suppression Force (GSF) vient poser des chiffres et des constats précis sur une question centrale : près d’un an après sa création, qu’a réellement changé la nouvelle force internationale face aux gangs en Haïti ?
La réponse du rapport est contrastée.
La GSF revendique des avancées dans plusieurs zones, notamment à Tabarre et Bas-Delmas. Mais elle reconnaît elle-même que ces progrès « n’ont pas fondamentalement modifié la configuration générale de l’emprise territoriale » des gangs.
Le document officiel S/2026/732, transmis au Conseil de sécurité par le Secrétaire général des Nations Unies, couvre les activités de la Force jusqu’au 31 août 2026. Il constitue le premier véritable état des lieux de son déploiement, de ses opérations et de ses résultats.
Et il révèle surtout l’ampleur du décalage entre le mandat confié à la GSF et les moyens dont elle dispose encore sur le terrain.
5 500 autorisés, 1 213 déployés
Le chiffre résume une grande partie du problème.
Au 31 août, la GSF comptait 1 213 agents en tenue sur un plafond autorisé de 5 500.
À peine 22 % de l’effectif prévu.
Le rapport le reconnaît explicitement : « la cadence du déploiement reste le principal frein à l’efficacité de la Force ».
Avec moins de 1 500 personnels, la GSF explique qu’elle ne peut ni maintenir une présence continue dans tous les secteurs stratégiques ni empêcher systématiquement les gangs de circuler librement.
Ce constat est essentiel : la GSF reconnaît qu’elle n’a pas encore les moyens humains correspondant à l’ambition de son mandat.
441 patrouilles, neuf armes saisies : le rapport invite lui-même à regarder au-delà des chiffres
Depuis le début de ses opérations, la GSF fait état de 441 patrouilles, six opérations de bouclage et de ratissage, trois opérations de nettoyage et 18 missions de renseignement, de surveillance et de reconnaissance.
Elle rapporte également 40 barricades retirées, deux postes de contrôle illégaux démantelés et neuf armes saisies, ainsi que des centaines d’objets incendiaires.
Mais le rapport prend soin de prévenir contre une lecture purement quantitative de ces opérations.
« L’activité opérationnelle à elle seule ne constitue pas un indicateur suffisant de réussite. »
Cette phrase est probablement l’une des plus importantes du document.
Le véritable test n’est pas le nombre de patrouilles ou d’opérations menées. Il est de savoir si celles-ci permettent de réduire durablement le contrôle territorial des gangs, sécuriser les infrastructures critiques et renforcer suffisamment les institutions haïtiennes pour qu’elles puissent contenir elles-mêmes la violence.
Les gangs continuent de tenir les artères du pays
Sur ce terrain, le rapport est particulièrement préoccupant.
Les gangs conservent une influence sur plusieurs des principaux axes reliant Port-au-Prince au reste du territoire.
Ils contrôlent ou perturbent les routes nationales 1, 2, 3 et 8, ainsi que les accès conduisant notamment vers Belladère et Malpasse.
À Port-au-Prince, ils exercent également une influence sur l’accès au principal port à conteneurs, au terminal pétrolier et au port de vrac. Barrages routiers, extorsion et perception illégale de droits de passage transforment ce contrôle territorial en ressources financières.
C’est l’un des enseignements majeurs du rapport : l’emprise des gangs n’est pas seulement territoriale. Elle touche directement les circuits économiques et logistiques du pays.
Contrôler une route, un port ou l’accès au carburant, c’est aussi contrôler la circulation des marchandises, des personnes et de l’argent.
Des gains à Tabarre, mais la GSF reconnaît ne pas encore pouvoir les mesurer
Le rapport identifie néanmoins des signes d’amélioration à Tabarre et Bas-Delmas, où une présence permanente de la GSF aurait réduit l’activité de certains groupes armés.
À Tabarre, les éléments de gangs encore présents opéreraient désormais en petits groupes et éviteraient les confrontations directes. Leur capacité à contrôler les routes et à imposer des prélèvements illégaux aurait diminué. Certains habitants seraient revenus et des petits commerces auraient rouvert.
Mais le rapport ajoute immédiatement une réserve majeure :
la GSF n’est pas encore capable de quantifier ces progrès.
Sa méthodologie et ses indicateurs permettant de mesurer précisément les changements territoriaux sont toujours en cours d’élaboration.
Et les gains restent fragiles : les gangs continuent d’exploiter les périodes de réduction des patrouilles et les heures nocturnes pour reprendre leurs activités.
Kenscoff : frapper les gangs ici peut déplacer la violence ailleurs
Le massacre des 23 et 24 août à Kenscoff illustre brutalement une autre réalité décrite par le rapport.
Au moins 47 personnes ont été tuées, dont cinq enfants, 22 blessées et plus de 50 enlevées. Plus de 25 maisons, une église et une école publique ont été incendiées.
Pour les Nations Unies, cette attaque montre comment les gangs sont capables d’étendre leurs opérations vers des zones rurales jusque-là relativement plus calmes, en réaction notamment à la pression sécuritaire exercée ailleurs.
Le problème devient alors plus complexe : reprendre un territoire ne suffit pas si les groupes armés conservent la capacité de déplacer leurs hommes, de se réorganiser et d’ouvrir un nouveau front ailleurs.
Le pari des 5 000 hommes
Le rapport annonce cependant un changement d’échelle majeur.
De nouveaux contingents doivent arriver au quatrième trimestre et plus de 5 000 agents en tenue devraient être présents en Haïti avant la mi-janvier 2027.
Si ce calendrier est respecté, la situation opérationnelle sera profondément différente.
La GSF passerait de 1 213 à plus de 5 000 personnels en moins de cinq mois.
Cette montée en puissance pourrait permettre de tester beaucoup plus sérieusement l’hypothèse qui sous-tend toute la mission : qu’une force suffisamment nombreuse, mobile et soutenue logistiquement peut réduire durablement la capacité des gangs à contrôler le territoire.
Car jusqu’ici, le rapport fournit lui-même l’argument central expliquant les limites observées : la Force n’a jamais été déployée au niveau prévu.
Mais reprendre un territoire ne suffira pas
Le rapport contient enfin un avertissement qui dépasse largement la GSF.
Même lorsqu’une zone est sécurisée, les gains ne peuvent devenir durables que si l’État haïtien revient immédiatement derrière les forces de sécurité : administration, services publics, police, justice, réintégration et retour sécurisé des populations déplacées.
À défaut, l’espace laissé vacant peut de nouveau être occupé par les gangs.
C’est probablement le constat le plus politique du rapport sans qu’il soit formulé comme tel :
une force internationale peut contribuer à reprendre un territoire. Elle ne peut pas reconstruire à la place d’Haïti l’État qui doit ensuite y exercer durablement son autorité.
Le prochain rapport sera beaucoup plus difficile à lire comme un simple bilan de déploiement
Ce premier rapport établit désormais une base de référence particulièrement claire.
1 213 personnels déployés sur 5 500 autorisés.
Des progrès localisés, mais encore impossibles à quantifier précisément.
Des gangs toujours capables de recruter, de se déplacer et de revenir dans les zones contestées.
Une emprise territoriale qui, dans son ensemble, n’a pas fondamentalement changé.
Et, désormais, plus de 5 000 agents annoncés avant la mi-janvier 2027.
C’est cette dernière donnée qui change la perspective.
Jusqu’ici, le sous-déploiement de la GSF constitue, selon son propre rapport, son principal frein opérationnel. Si les effectifs annoncés arrivent effectivement, cette contrainte devrait être sensiblement réduite.
La prochaine évaluation pourra alors porter beaucoup plus directement sur les résultats : territoires durablement repris, axes routiers sécurisés, infrastructures critiques libérées de l’influence des gangs et capacité de l’État haïtien à reprendre et conserver le contrôle.
Le premier rapport de la GSF établit donc moins un verdict qu’un point de référence.
Mais désormais, les critères sont posés.
Et avec plus de 5 000 hommes annoncés sur le terrain, la prochaine question sera moins celle des effectifs disponibles que celle des résultats effectivement obtenus.

