PORT-AU-PRINCE / SAINT-DOMINGUE — Deux pays se partagent Hispaniola. Leurs populations sont presque identiques. Tous deux disposent d’une diaspora considérable et reçoivent chaque année des milliards de dollars de transferts. Mais leur capacité à transformer ces flux et la croissance économique en patrimoine durable évolue dans des directions profondément différentes.
Les nouvelles données du Global Wealth Report 2026 du Boston Consulting Group (BCG) donnent une dimension particulièrement spectaculaire à cet écart.
Selon les données relatives à la République dominicaine présentées par Joaquín Valle del Olmo, directeur général et associé principal de BCG à Lima, le patrimoine net dominicain serait passé d’environ 190 milliards de dollars en 2020 à 340 milliards en 2025, soit une augmentation de près de 79 % en cinq ans. Il pourrait atteindre 460 milliards de dollars en 2030.
Pendant que la République dominicaine accumule du patrimoine, Haïti vient, elle, d’enregistrer une septième année consécutive de contraction économique. Son PIB réel a encore reculé de 2,7 % en 2025 et l’inflation a atteint 28,6 % selon les données de la Banque mondiale.
La comparaison ne porte donc plus seulement sur la croissance.
Elle pose une question plus profonde : pourquoi l’une des deux économies parvient-elle à transformer progressivement revenus, immobilier, épargne et diaspora en patrimoine, tandis que l’autre peine à convertir des flux financiers extérieurs pourtant considérables en capital domestique ?
Deux populations comparables, deux économies qui ne le sont plus
En 2025, la République dominicaine comptait environ 11,52 millions d’habitants. Haïti en comptait environ 11,9 millions.
Mais leurs économies sont désormais séparées par un rapport proche de quatre à un.
Selon la Banque mondiale, le PIB dominicain atteignait 127,4 milliards de dollars en 2025, contre 32,1 milliards pour Haïti. Le PIB par habitant s’établissait respectivement à 11 059 dollars et 2 694 dollars.
Autrement dit, pour des populations pratiquement équivalentes, l’économie dominicaine produit aujourd’hui près de quatre fois plus de valeur.
Mais les données de BCG font apparaître une différence encore plus importante : celle du stock de richesse accumulée.
Le patrimoine net dominicain estimé à 340 milliards de dollars représente environ 2,7 fois le PIB annuel du pays.
Rapporté à la population — ce qui ne constitue évidemment pas une mesure du patrimoine médian des Dominicains — cela équivaut à environ 29 500 dollars de patrimoine net par habitant.
BCG prévoit en outre que le stock de richesse dominicain augmente encore de quelque 120 milliards de dollars entre 2025 et 2030.
À lui seul, cet accroissement potentiel de patrimoine représente près de quatre fois le PIB annuel actuel d’Haïti.
Le moteur immobilier dominicain
L’une des explications apparaît clairement dans les données de BCG.
Entre 2020 et 2024, les actifs réels dominicains — au premier rang desquels l’immobilier — auraient progressé de 14,8 % par an, contre 6,3 % pour le patrimoine financier. L’épargne-retraite et l’assurance-vie auraient, elles, progressé de 17,4 % par an.
Il s’agit d’un mécanisme cumulatif.
Lorsqu’un ménage possède un logement dont la valeur augmente, il ne bénéficie pas seulement d’un revenu : son patrimoine augmente.
Lorsqu’une épargne est placée dans un fonds de pension, une assurance-vie ou un produit financier, une partie du revenu présent devient du capital futur.
Lorsqu’un système bancaire transforme les dépôts en prêts hypothécaires ou en crédits aux entreprises, l’épargne finance à son tour de nouveaux actifs.
Et lorsque la diaspora achète logements, terrains ou biens touristiques, les transferts internationaux peuvent également devenir du capital domestique.
C’est précisément ce processus de capitalisation qui distingue la création de richesse de la simple circulation d’argent.
Le paradoxe haïtien : les dollars arrivent
Haïti n’est pourtant pas une économie dépourvue de flux financiers internationaux.
Bien au contraire.
Le FMI estime que les entrées de transferts vers Haïti ont atteint environ 5,09 milliards de dollars durant l’exercice 2025, avant déduction des sorties. Il relève que ces transferts ont fortement augmenté dans un contexte de détérioration des conditions économiques et sécuritaires.
La Banque mondiale estimait déjà les transferts personnels reçus à 16,9 % du PIB en 2024.
La dépendance haïtienne envers sa diaspora est donc proportionnellement considérable.
La République dominicaine reçoit certes davantage en valeur absolue : sa Banque centrale comptabilise 11,87 milliards de dollars de remises familiales en 2025, soit une hausse de 9,3 % sur un an. La Banque mondiale les évalue à environ 9,7 % du PIB dominicain.
Mais les deux économies semblent transformer ces ressources de manière très différente.
Même diaspora, fonctions économiques différentes
En Haïti, une part importante des transferts remplit d’abord une fonction sociale essentielle : soutenir directement les familles.
Le FMI relève explicitement que l’augmentation récente des remittances a notamment été alimentée par la nécessité d’aider les proches confrontés à la détérioration des conditions économiques et sécuritaires. Ces transferts ont également soutenu les importations alors que les exportations reculaient.
Dans une telle situation, le dollar envoyé depuis Miami, Montréal, New York, Paris ou Santiago sert prioritairement à maintenir la consommation et absorber les chocs.
Il paie nourriture, logement, éducation, santé, transport et autres dépenses essentielles.
Sa fonction première devient la résilience.
En République dominicaine, les remittances jouent également un rôle important dans la consommation des ménages. Mais elles s’insèrent dans une économie où fonctionnent parallèlement un marché immobilier beaucoup plus dynamique, un système financier plus profond, des fonds de pension, des assurances, le tourisme, la construction, les zones franches et l’investissement étranger.
La Banque centrale dominicaine indique ainsi qu’en 2025 le pays a reçu 5,03 milliards de dollars d’investissements directs étrangers, parallèlement à 11,87 milliards de remittances et 11,32 milliards de recettes touristiques.
Ce ne sont donc pas seulement les montants entrant dans le pays qui comptent.
C’est ce que l’économie est capable d’en faire.
De l’argent reçu au capital accumulé
La différence peut être résumée par deux circuits économiques.
En République dominicaine, une partie croissante des revenus peut suivre une chaîne de transformation :
revenus + diaspora → consommation + épargne → banques, pensions, assurances → crédit et investissement → immobilier et entreprises → patrimoine.
En Haïti, la crise prolongée tend à raccourcir cette chaîne :
diaspora → soutien aux ménages → consommation et importations → faible accumulation de capital domestique.
Cette représentation est nécessairement simplifiée. Elle ne signifie ni que les transferts haïtiens sont exclusivement consommés, ni que les transferts dominicains sont principalement investis.
Elle met en évidence une différence structurelle : la capacité d’une économie à transformer un flux annuel d’argent en stock durable d’actifs.
Sept années perdues pour l’accumulation
Cette différence devient encore plus importante lorsqu’elle se prolonge dans le temps.
Haïti a connu sept années consécutives de contraction économique jusqu’en 2025. La Banque mondiale estime que le PIB réel s’est encore contracté de 2,7 % en 2025, dans un environnement marqué par l’intensification de la violence des gangs et des perturbations économiques.
Cette succession de contractions ne réduit pas uniquement le revenu annuel.
Elle compromet également la constitution de patrimoine.
Une entreprise qui ferme cesse d’être un actif productif. Un investissement abandonné ne génère plus de rendement. Un quartier devenu inaccessible perd une partie de sa fonction économique. Un ménage obligé de consacrer davantage de ressources à sa survie dispose de moins de capacité d’épargne.
La République dominicaine a suivi une trajectoire différente.
Même si sa croissance a ralenti à 2,1 % en 2025, après 5 % en 2024, son PIB par habitant dépassait 11 000 dollars et son économie continuait d’attirer des capitaux étrangers considérables.
340 milliards contre une inconnue
Il faut néanmoins éviter une comparaison statistiquement incorrecte.
BCG fournit une estimation de 340 milliards de dollars de patrimoine net pour la République dominicaine, mais aucune estimation publique équivalente pour Haïti n’a pu être identifiée dans les documents accessibles du Global Wealth Report 2026.
Il serait donc erroné de comparer directement les 340 milliards dominicains aux 32 milliards du PIB haïtien comme s’il s’agissait de deux indicateurs de même nature.
Le premier est un stock de patrimoine.
Le second est un flux annuel de production.
L’absence même d’une estimation facilement accessible du patrimoine haïtien soulève toutefois une question intéressante : où se trouve aujourd’hui la richesse des Haïtiens ?
Une partie est évidemment en Haïti : immobilier, terrains, entreprises, dépôts, équipements et autres actifs.
Une autre partie du patrimoine de certains ménages et entrepreneurs peut être détenue à l’étranger. Mais en l’absence de données consolidées, il serait imprudent d’en avancer le montant.
La question mérite d’autant plus d’être posée que BCG estime le patrimoine transfrontalier mondial à environ 15 700 milliards de dollars en 2025.
En République dominicaine, Valle del Olmo estime que 40 % à 42 % du patrimoine financier est détenu à l’étranger, une proportion particulièrement élevée pour la région.
Le véritable écart entre les deux pays
Le contraste entre Haïti et la République dominicaine ne se résume donc plus au PIB.
Il concerne désormais la capacité de leurs économies à accumuler, protéger, formaliser et faire fructifier le capital.
BCG estime que la richesse nette mondiale a atteint 550 000 milliards de dollars en 2025, en hausse de 9,3 %, tandis que le patrimoine financier mondial a progressé de 10,7 % pour atteindre 333 000 milliards.
La question déterminante pour Haïti est donc moins de savoir si de l’argent entre dans le pays — il en entre plusieurs milliards de dollars chaque année — que de comprendre pourquoi une part insuffisante de ces ressources semble se transformer en patrimoine productif durable.
La comparaison avec la République dominicaine suggère plusieurs éléments : stabilité macroéconomique, sécurité, droits de propriété, fonctionnement du marché immobilier, accès au crédit, intermédiation bancaire, produits d’épargne à long terme, assurances, fonds de pension, investissement privé et capacité d’attirer puis de conserver les capitaux.
La République dominicaine n’a évidemment pas éliminé les inégalités, et l’augmentation du patrimoine national ne signifie pas que chaque Dominicain s’enrichit dans les mêmes proportions. BCG souligne néanmoins que le segment patrimonial inférieur à 250 000 dollars concentre environ 43 % du patrimoine financier dominicain, contre 27,8 % au niveau mondial, et prévoit que cette proportion augmente encore d’ici 2030.
Une île, deux fonctions de la diaspora
C’est peut-être finalement là que se trouve le contraste le plus révélateur.
Dans les deux pays, la diaspora constitue une immense ressource économique.
Mais lorsque l’économie domestique fonctionne, la diaspora peut être à la fois filet de sécurité, investisseur immobilier, épargnant, entrepreneur et fournisseur de capital.
Lorsque l’économie est profondément désorganisée, elle devient avant tout le filet de sécurité qui empêche les ménages de tomber davantage.
Haïti reçoit ainsi plusieurs milliards de dollars par an de sa diaspora et continue pourtant de perdre du produit intérieur.
La République dominicaine reçoit elle aussi des milliards de sa diaspora, mais les combine avec tourisme, investissement étranger, immobilier, crédit, pensions et croissance pour constituer progressivement un stock de capital beaucoup plus important.
Le Global Wealth Report 2026 met ainsi en lumière une différence fondamentale entre les deux économies d’Hispaniola :
la richesse d’un pays ne dépend pas seulement de l’argent qu’il gagne ou qu’il reçoit. Elle dépend de sa capacité à transformer cet argent en actifs qui restent, produisent, prennent de la valeur et financent la génération suivante.
Pour Haïti, c’est peut-être là que se trouve l’un des enjeux économiques les plus importants de l’après-crise : passer d’une économie soutenue par les flux de survie à une économie capable d’accumuler du capital.

