« Les Haïtiens n’attendent plus des promesses. Ils attendent des résultats. »
La phrase de la République dominicaine, prononcée mardi au Conseil de sécurité, résume peut-être mieux que toute autre le nouveau moment dans lequel entre la Gang Suppression Force (GSF) en Haïti.
Le Conseil de sécurité des Nations Unies a adopté, le 29 septembre, la résolution 2829, renouvelant pour six mois le mandat de la GSF et de son dispositif de soutien logistique des Nations Unies, jusqu’au 31 mars 2027. Le texte présenté par les États-Unis et le Panama a recueilli 12 voix pour, aucune contre et trois abstentions — Chine, Russie et Pakistan.
Mais derrière ce renouvellement se dessine une exigence nouvelle.
Après un an consacré à construire la Force, recruter les contingents, mobiliser les financements et mettre en place une architecture logistique complexe, la GSF doit désormais démontrer qu’elle peut produire des résultats durables sur le terrain.
Daniela Kroslak, qui dirige le Bureau d’appui des Nations Unies en Haïti chargé notamment de soutenir le déploiement de la Force, le résume sans détour dans le Miami Herald :
« The whole architecture needs to prove that it can deliver. »
Toute l’architecture doit désormais prouver qu’elle peut fonctionner et produire des résultats.
Des hommes sans équipements, des équipements sans moyens de transport
Le paradoxe de la GSF tient aujourd’hui moins au manque de promesses qu’à la difficulté de transformer ces promesses en capacités opérationnelles.
La ministre jamaïcaine des Affaires étrangères, Kamina Johnson Smith, a décrit la semaine dernière une mécanique internationale parfois désarticulée : certains pays disposent de personnels capables d’assurer du renseignement, mais pas des logiciels nécessaires ; d’autres peuvent fournir des personnels navals ou des garde-côtes, mais pas les navires ; des équipements sont disponibles, mais les capacités de transport aérien manquent.
La formule est presque une photographie du problème :
des hommes sans outils, des capacités sans plateformes, du matériel sans moyen de l’acheminer.
À cela s’ajoute un facteur extérieur inattendu : selon Daniela Kroslak, la guerre au Moyen-Orient a perturbé certaines chaînes logistiques, obligeant à transporter par avion du matériel normalement acheminé par mer — à un coût considérablement plus élevé.
Le problème de la GSF n’est donc plus seulement de trouver des contributeurs. Il faut parvenir à assembler hommes, équipements, transport, financement, renseignement et logistique au même endroit et au même moment.
Washington : 17 000 engagements pour 5 500 postes
Sur le papier, pourtant, le problème des effectifs paraît en voie de résolution.
Les États-Unis ont annoncé devant le Conseil avoir reçu plus de 17 000 engagements de personnels pour seulement 5 500 postes autorisés.
Washington affirme également que plus de 1 500 personnels sont désormais présents sur le terrain et que 4 000 autres doivent arriver dans les prochains mois.
C’est un changement considérable.
Car à mesure que la Force approchera de son format prévu, l’argument du sous-déploiement pourra de moins en moins expliquer ses limites.
La question deviendra alors beaucoup plus simple :
que peuvent réellement accomplir 5 500 hommes face aux gangs ?
Washington : « Des missions sont venues et reparties. Des milliards ont été dépensés »
L’ambassadeur américain Michael Waltz a lui-même placé le débat sur le terrain des résultats.
« Missions have come and gone. Billions of dollars have been spent […] and we have to ask ourselves: for what? »
Des missions sont venues et reparties. Des milliards de dollars ont été dépensés. Pour quels résultats ?
Washington dresse un constat sévère de plusieurs décennies d’engagement international en Haïti : les gangs se sont renforcés, les institutions haïtiennes se sont affaiblies et la population a payé le prix des échecs successifs.
La GSF est précisément présentée par les États-Unis comme une tentative de rupture avec ce modèle.
« We’re trying something genuinely different. »
Cette fois, la Force dispose d’un mandat offensif contre les gangs, tandis que l’ONU fournit le soutien logistique. Et Washington insiste : l’objectif final est que les Haïtiens reprennent eux-mêmes le contrôle de leur sécurité.
« This cannot and will not become an endless mission. »
La GSF ne peut pas et ne doit pas devenir une mission sans fin.
« Elle commence à fonctionner » — mais les gangs s’adaptent
Les États-Unis affirment que la nouvelle stratégie commence déjà à produire des résultats.
« Now it exists, and better yet, it is beginning to work. »
Selon Washington, la GSF reprend des routes et des quartiers, pénètre dans des zones auparavant interdites à la Police nationale et démantèle les péages clandestins qui financent les groupes armés.
Mais le constat de Daniela Kroslak est plus prudent.
Les retards sont frustrants, reconnaît-elle, d’autant que la situation sécuritaire ne s’est pas améliorée et s’est même détériorée sur certains aspects, tandis que les gangs ont eu le temps de s’adapter à l’arrivée de la nouvelle force.
Washington le reconnaît lui-même :
« We’ve only just begun. »
Nous ne faisons que commencer.
Et les gangs, ajoute la délégation américaine, « ne disparaissent certainement pas ».
Artibonite : reprendre un point, partir, puis voir les civils frappés
L’attaque survenue cette semaine dans l’Artibonite illustre brutalement le problème.
Selon les éléments rapportés par le Miami Herald, des soldats sri-lankais de la GSF sont intervenus contre des membres de gangs qui avaient installé un péage illégal. Trois membres de gangs auraient été tués lors de l’opération, sans perte parmi les soldats de la Force.
Les Sri-Lankais sont restés plusieurs heures sur place avant de regagner leur base de Gonaïves.
Puis les gangs auraient frappé les civils.
Au moins 11 personnes auraient été tuées, selon le maire local Hubert Ceneac, cité par Radio Kiskeya. Des maisons auraient également été incendiées.
L’attaque aurait constitué une riposte des bandits après l’intervention de la GSF.
Cet épisode pose une question beaucoup plus importante que le bilan ponctuel d’une opération :
que signifie reprendre un territoire si les groupes armés peuvent revenir ou exercer des représailles contre la population une fois les troupes parties ?
Le premier rapport de la GSF avait déjà averti que, malgré les pertes infligées aux groupes armés, ceux-ci conservaient leur capacité à recruter, s’adapter et rétablir leurs positions dans les zones contestées.
Haïti : « Reprendre un territoire ne suffit pas. Il faut pouvoir le tenir »
Quelques heures après cette nouvelle attaque, le représentant d’Haïti devant le Conseil de sécurité a formulé précisément le défi.
« It is not enough to take back territory from the gangs. It must be possible to hold it. »
Il ne suffit pas de reprendre un territoire aux gangs. Il faut pouvoir le tenir.
Cette phrase prend, à la lumière de l’Artibonite, une dimension particulière.
Une opération peut déloger des hommes armés. Elle peut supprimer un péage clandestin. Elle peut rouvrir temporairement une route.
Mais la véritable mesure du succès vient après.
Qui reste lorsque la GSF repart ?
Qui protège les habitants contre les représailles ? Qui empêche les gangs de revenir ? Qui tient la route la nuit ? Qui réinstalle la police, la justice, l’administration et les services publics ?
Haïti demande donc une coordination permanente entre la GSF, la Police nationale et les Forces armées, depuis la planification des opérations jusqu’à la sécurisation et à la stabilisation des territoires repris.
Prendre. Tenir. Stabiliser. Rétablir l’État.
C’est là que se jouera désormais la crédibilité de la stratégie.
Chine : « Combattre la violence par la violence »
Pékin, qui s’est abstenu, conteste précisément l’idée qu’une montée en puissance militaire suffira.
« The crisis in Haiti is not a simple security question. »
Pour la Chine, la crise haïtienne renvoie à de profonds problèmes de gouvernance, à la faiblesse de la présence de l’État, à la corruption, aux collusions entre certains policiers et les gangs et à une misère économique qui alimente le recrutement, y compris celui d’enfants.
Pékin lance alors l’avertissement le plus sévère de la séance : vouloir « fight violence with violence » — combattre la violence par la violence — risque de ne pas fonctionner et pourrait rendre la situation encore plus difficile.
La Chine réclame également un renforcement de l’embargo sur les armes et une évaluation beaucoup plus rigoureuse de l’efficacité de la GSF avant la prochaine décision du Conseil.
Russie : « Le crime continue de régner »
Moscou, également abstentionniste, ne cache pas davantage ses doutes.
Selon la Russie, les difficultés prévues dès la création de la GSF se sont matérialisées : recrutement et préparation des contingents, financement durable, statut juridique et retard du déploiement.
Puis vient une phrase particulièrement dure :
« Crime continues to reign on the streets of Port-au-Prince and other cities. »
Le crime continue de régner dans les rues de Port-au-Prince et d’autres villes.
La Russie souligne également une difficulté opérationnelle rarement formulée aussi directement : plusieurs contingents sont préparés aux missions classiques de maintien de la paix, alors qu’en Haïti ils devront affronter des combats urbains contre des gangs qui ne respectent pas les règles d’une guerre conventionnelle.
Pour Moscou, ce n’est qu’une fois confrontée à cette réalité que l’efficacité véritable de la GSF pourra être évaluée.
Une force qui n’est pas une mission de paix classique
C’est précisément pour éviter les limites des modèles précédents que la GSF a été conçue différemment.
Elle n’est pas une opération traditionnelle de maintien de la paix des Nations Unies.
La génération des forces repose sur un Standing Group of Partners, auquel participent notamment les États-Unis, le Canada, la Jamaïque, les Bahamas, le Guatemala et le Salvador. Une équipe spécialisée doit faire correspondre les contingents disponibles aux équipements et capacités nécessaires.
L’ONU, de son côté, assure le soutien logistique à travers son bureau d’appui.
Sur le papier, l’architecture sépare donc clairement les responsabilités.
Sur le terrain, elle doit encore démontrer que toutes ses composantes peuvent fonctionner ensemble.
Comme l’a résumé Daniela Kroslak :
« The whole architecture needs to prove that it can deliver. »
Et derrière la sécurité, les élections
Le temps presse également pour une autre raison : le processus électoral.
Haïti a explicitement demandé devant le Conseil la sécurisation des principaux axes routiers, centres urbains, infrastructures critiques et zones nécessaires au déploiement du dispositif électoral, afin de permettre des élections libres et crédibles.
Le Royaume-Uni espère que la GSF ouvrira la voie à des élections crédibles. Le Danemark précise que des élections libres, équitables et inclusives sont impératives « once security conditions are met » — une fois les conditions sécuritaires réunies.
La formulation est importante.
La sécurité nécessaire aux élections n’est pas présentée comme acquise. Elle reste une condition à créer.
« Six mois, c’est court. Il n’y a pas de temps à perdre »
La République dominicaine a finalement résumé la contrainte du calendrier :
« Six months is a short period in light of the scale of the challenge, and there is no time to waste. »
Six mois, au regard de l’ampleur du défi, c’est court. Il n’y a pas de temps à perdre.
Saint-Domingue rappelle surtout que la prolongation « n’est pas une fin en soi ».
Et formule une autre phrase essentielle :
« Security opens the way, but security alone is not enough to keep that path open. »
La sécurité ouvre la voie. Mais elle ne suffit pas, à elle seule, à la maintenir ouverte.
Chaque zone reprise doit être consolidée par la justice, les institutions et des programmes de désarmement, de démantèlement et de réintégration.
Six mois pour passer des promesses au territoire
La résolution 2829 donne donc six mois supplémentaires à la GSF.
Mais ces six mois changent progressivement la nature de l’évaluation.
Washington annonce 17 000 engagements pour 5 500 postes, plus de 1 500 personnels déjà présents et 4 000 autres attendus dans les prochains mois.
Dès lors, compter les hommes ne suffira plus.
Il faudra compter les territoires repris et réellement conservés.
Les routes rouvertes et maintenues ouvertes.
Les péages criminels supprimés sans que les populations voisines soient abandonnées aux représailles.
Les infrastructures stratégiques sécurisées.
Les gangs empêchés de revenir.
L’État réinstallé derrière les opérations.
Et les zones dans lesquelles la sécurité permettra effectivement au dispositif électoral de fonctionner.
L’Artibonite vient rappeler brutalement ce que signifie l’échec de cette séquence : une opération peut repousser les gangs sans protéger durablement la population après le départ des soldats.
Washington affirme que la GSF commence à fonctionner.
Pékin demande si « combattre la violence par la violence » peut suffire.
Moscou constate que « le crime continue de régner ».
Haïti prévient que reprendre un territoire ne sert à rien si l’on ne peut pas le tenir.
Et l’ONU reconnaît que toute l’architecture doit encore démontrer qu’elle peut produire les résultats attendus.
Le Conseil de sécurité vient d’accorder six mois supplémentaires à la GSF. Mais le véritable compte à rebours commence maintenant : non plus celui du déploiement promis, mais celui des résultats obtenus et durablement conservés sur le terrain.
Car, comme l’a résumé la République dominicaine :
« Les Haïtiens n’attendent plus des promesses. Ils attendent des résultats. »

