En Haïti, une transition politique sous l’œil de Washington 

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Deux ans après son installation sous la pression des partenaires internationaux d’Haïti, le Conseil présidentiel de transition a remis le pouvoir au premier ministre, Alix Didier Fils-Aimé. Soutenu par les Etats-Unis, le dirigeant de 54 ans s’est engagé à lutter contre les groupes criminels et à organiser des « élections inclusives », prévues en août – les premières depuis 2016. 

Par Jean-Michel Hauteville (Fort-de-France, correspondant) 

 
Près de cinq ans après l’assassinat du président Jovenel Moïse, en juillet 2021, un troisième gouvernement de transition de suite a été investi en Haïti, alors que la perspective du déroulement, à la date prévue, des élections générales en août – les premières depuis dix ans – semble déjà s’éloigner dans ce pays en proie à une profonde crise politique et sécuritaire. Ces dernières semaines, les gangs qui sèment la terreur depuis plusieurs années dans la capitale haïtienne ont redoublé de violence. 

Samedi 7 février, alors que son mandat touchait à sa fin, le Conseil présidentiel de transition (CPT) a remis le pouvoir, lors d’une cérémonie de passation à Port-au-Prince, à Alix Didier Fils-Aimé, le premier ministre qu’il avait nommé en novembre 2024 après avoir limogé son prédécesseur. Organe de gouvernance collégial, le CPT avait été installé à la tête du pays en avril 2024, à l’issue d’un compromis politique et sous la pression des partenaires internationaux d’Haïti, après la démission d’Ariel Henry, l’impopulaire premier ministre qui exerçait la présidence par intérim depuis l’assassinat du chef de l’Etat. 

« La transition n’est pas achevée », a reconnu M. Fils-Aimé lors d’une allocution, prononcée samedi soir à la Villa d’accueil, ancienne résidence présidentielle où l’exécutif haïtien a trouvé refuge, alors que les bandes criminelles poursuivaient leur progression dans l’agglomération de Port-au-Prince, qu’ils contrôlent désormais à 85 %. « Toutes les structures de l’Etat seront mobilisées pour organiser des élections inclusives », a promis le premier ministre, réitérant l’engagement, déjà pris par ses prédécesseurs, de remettre le pouvoir à « des dirigeants librement élus par le peuple »

 
Le dirigeant de 54 ans s’est aussi engagé à lutter contre les groupes criminels – condition largement perçue comme indispensable à la bonne tenue du scrutin –, et à mettre en place un « plan humanitaire d’urgence » pour venir en aide au 1,4 million de déplacés internes que compte le pays, victimes de la violence généralisée qui a fait plus de 5 900 morts en 2025, selon un décompte des Nations unies. 

« Multiplication des scandales de corruption » 

Pour la plupart des Haïtiens, le départ du Conseil présidentiel est une bonne nouvelle car l’organe transitoire, composé de représentants de divers partis politiques et de la société civile, n’a pas su remplir la mission qui lui avait été confiée. En effet, en vertu de l’accord de gouvernance d’avril 2024, c’est un président élu qui aurait dû être investi samedi, quarante ans jour pour jour après la chute du dictateur Jean-Claude Duvalier, le 7 février 1986. 

« Qu’il s’agisse de la question de la sécurité, de l’organisation des élections, de la réforme constitutionnelle et institutionnelle, aucun de ces trois objectifs n’a été atteint », résume, au téléphone, James Boyard, maître de conférences en sciences politiques à l’université d’Etat d’Haïti. Selon cet enseignant-chercheur, « la multiplication des scandales de corruption impliquant certains membres du CPT » a également contribué à discréditer cette structure. 

 
Mais le maintien à la tête de l’exécutif du premier ministre nommé il y a quinze mois est loin de faire l’unanimité. Cette solution était « nécessaire pour éviter un vide à la tête du pouvoir, juge Edouard Paultre, secrétaire exécutif de l’association Ensemble contre la corruption. Mais il ne faut pas se faire d’illusion, car ce sont les membres du CPT qui avaient choisi M. Fils-Aimé ainsi que les membres de son gouvernement »

Un facteur décisif a joué en la faveur d’Alix Didier Fils-Aimé : le soutien des Etats-Unis. « Nous soutenons le leadership du premier ministre Fils-Aimé dans la construction d’une Haïti forte, prospère et libre », écrivait, le 4 février, l’ambassade américaine sur son compte X, tandis que Washington déployait des navires de guerre en baie de Port-au-Prince. A la fin de janvier, alors que le CPT avait voté la destitution du premier ministre à la majorité qualifiée, l’administration Trump avait fait pression pour empêcher ce limogeage. 

Défi gigantesque 

Les Etats-Unis ont traité les dirigeants haïtiens « comme des subalternes », s’insurge Ginette Chérubin, ex-ministre de la condition féminine et ancienne membre du Conseil électoral haïtien. « L’ingérence [américaine en Haïti] a toujours existé. Mais, cette fois, elle a atteint un niveau d’indécence jamais enregistré », fustige cette architecte et autrice. 

« Cette ingérence est devenue quasiment systématique dans la politique haïtienne », abonde Jeffsky Poincy, spécialiste en gouvernance et en politiques publiques installé à Washington. En effet, dans ses rapports avec Haïti, « la communauté internationale cherche toujours à limiter les incertitudes et choisit des interlocuteurs qu’elle estime capables de préserver un certain ordre institutionnel ». Mais, aux yeux de cet expert, « une partie du problème vient aussi de l’absence de leadership national fort et cohérent » en Haïti, « qui donne aux acteurs internationaux cette liberté de s’immiscer dans les affaires internes du pays »

La question de la transition politique étant réglée pour l’heure, il reste maintenant au nouveau gouvernement haïtien à organiser les élections législatives et présidentielle, dont le premier tour est prévu le 30 août, et le second, le 6 décembre. Les dirigeants « vont probablement devoir adopter un calendrier plus réaliste », juge James Boyard, qui estime des élections possibles dans les douze mois à venir. « Le 7 février 2027, nous pourrons avoir de nouvelles autorités élues à tous les niveaux », espère-t-il. 

Mais le défi est gigantesque, alors que « le soutien ouvert et décomplexé des Etats-Unis au premier ministre a peut-être fragmenté davantage le secteur politique », avertit Jeffsky Poincy. Dès lors, « il sera plus difficile de trouver des consensus sur ces questions politiques et électorales »

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