Plus de 3 000 personnes ont été tuées durant les six premiers mois de l’année, malgré le déploiement progressif d’une nouvelle force multinationale. Les exactions des groupes criminels font planer le doute sur la tenue, en décembre, des élections présidentielle et législatives, les premières organisées dans le pays depuis dix ans.
Par Jean-Michel Hauteville (Fort-de-France, correspondant)
L’indignation reste forte, en Haïti, après la dernière attaque qui a ensanglanté la ville de Kenscoff, sur les hauteurs de Port-au-Prince. Dans la nuit du 23 au 24 août, « environ 150 membres de gangs lourdement armés » ont pris d’assaut cette commune agricole, a déclaré Marta Hurtado, porte-parole du haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, dans un communiqué publié le 28 août. Lors de cette attaque, commise par l’une des bandes criminelles qui contrôlent 85 % de l’agglomération de Port-au-Prince et terrorisent la population, « au moins 47 personnes ont été tuées », dont cinq enfants, et « plus de 52 personnes ont été enlevées », a ajouté Mme Hurtado.
« J’ai entendu des détonations de 21 h 30 jusqu’à 4 heures du matin, non-stop », relate, au téléphone, Jean-Max Duvivier, adjoint au maire de Kenscoff. Après avoir « brûlé plusieurs maisons », des bandits appartenant à la coalition de gangs Viv Ansanm se sont approchés « à moins de 100 mètres du commissariat principal » de Kenscoff, mais ils « ont été repoussés », poursuit-il.
Dans cette ville d’altitude, réputée pour son climat agréable et ses paysages, la consternation est d’autant plus grande que les bandes criminelles avaient déjà lancé un assaut sanglant, début juillet, contre des hameaux excentrés de Kenscoff, faisant une soixantaine de victimes parmi les paysans. La population est « secouée et traumatisée », se désole Jean-Max Duvivier, qui pleure la mort de deux agents municipaux lors du dernier massacre. La mairie de la commune meurtrie a décrété trois jours de deuil jusqu’au mercredi 2 septembre, tandis que les funérailles des victimes se succèdent chaque jour.
1,5 million de déplacés internes
Haïti est en proie, depuis plusieurs années, à une profonde crise politique et sécuritaire. L’effroyable bilan de cette spirale de violence continue de s’alourdir. Les exactions commises par les gangs – et les opérations des forces de sécurité contre les groupes armés – ont fait, selon le Bureau intégré des Nations unies en Haïti (Binuh), au moins 1 642 victimes de janvier à mars, puis 1 408 morts entre avril et juin, soit plus de 3 000 victimes au cours des six premiers mois de l’année, auxquelles s’ajoutent 1 400 blessés et plusieurs centaines de cas de violences sexuelles et d’enlèvements.
Des « affrontements d’une extrême violence entre gangs rivaux » dans plusieurs secteurs de l’agglomération de Port-au-Prince ont « contraint plus de 18 000 personnes à fuir leur domicile » au cours du deuxième trimestre, et « entraîné la suspension de tous les services, y compris les soins de santé et l’éducation », a souligné le Binuh dans un communiqué publié le 25 août. Haïti compte désormais 1,5 million de déplacés internes, soit un habitant sur huit.
Pour nombre d’Haïtiens, la tragédie de Kenscoff met en évidence l’impuissance des autorités à venir à bout des bandes criminelles, qui ont étendu leur emprise à plusieurs régions du pays. Les « responsables haïtiens ont vu venir la catastrophe et ont laissé faire », accuse Jean-Marie Théodat, maître de conférences en géographie à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne.
La commune, perchée dans les montagnes, « est une sorte de ligne de front, à la limite de l’agglomération » de Port-au-Prince, « le dernier verrou » dont le contrôle permettrait aux gangs d’encercler la capitale, explique cet universitaire haïtien. Depuis janvier 2025, Kenscoff a subi de nombreuses attaques meurtrières, et pourtant « le gouvernement n’a pas anticipé » ce nouvel assaut, critique-t-il.
« A tous les échelons, le massacre de Kenscoff a révélé les défaillances de la machine sécuritaire », a dénoncé Frantz Duval, le rédacteur en chef du quotidien Le Nouvelliste, dans un éditorial publié lundi 31 août, fustigeant « l’incapacité de l’Etat à prévenir le drame ».
La principale raison de ces échecs répétés de la police haïtienne est « le manque de personnel sur le terrain », juge Diego Da Rin, analyste à International Crisis Group, une organisation spécialisée dans la résolution des conflits. Cet expert évalue l’effectif réel des forces de sécurité à « environ 8 000 policiers pour couvrir tout le territoire », dont seulement « une minorité qui est entraînée et équipée pour aller au combat contre les gangs ».
Cette succession de massacres ternit également le début de la mission de la Force de répression des gangs (FRG), dont le déploiement a débuté en avril sous mandat onusien, au terme des deux ans de mandat de la Mission multinationale d’appui à la sécurité, dirigée par le Kenya. Or, le nouveau dispositif, approuvé par le Conseil de sécurité des Nations unies le 30 septembre 2025, tarde à se mettre en place. Alors que l’effectif annoncé par la résolution du Conseil de sécurité qui a créé cette force multinationale doit atteindre 5 500 hommes, « pour le moment, il n’y a qu’environ 1 200 personnes sur le terrain », révèle Diego Da Rin. L’analyste s’attend à ce que le déploiement soit terminé « vers décembre », soit deux mois plus tard que prévu.
« La FRG espère que le nombre de déploiements va aller en s’accélérant », a déclaré le porte-parole de la FRG, Igor Rugwiza, lors d’une interview diffusée mardi 1er septembre par la radio Magik9. Des difficultés d’ordre logistique expliqueraient ce retard, a-t-il justifié.
Lueur d’espoir
La multiplication des exactions fait également planer le doute sur les futures élections législatives et présidentielle, dans ce pays qui n’a plus connu de scrutin depuis 2016. Initialement prévu le 30 août, le premier tour des élections générales a été reporté au 13 décembre. L’inscription des quelque 6 millions d’électeurs a débuté fin juillet. Cependant, « le rétablissement de la sécurité reste une condition essentielle à la tenue des élections », rappelle Gédéon Jean, le directeur exécutif du Centre d’analyse et de recherche en droits de l’homme, une organisation de la société civile haïtienne. La violence « va sans doute affecter le processus qui, d’ailleurs, révèle déjà des faiblesses », anticipe cet avocat.
Si un nouveau report du scrutin semble désormais probable, « le pays est déjà dans une dynamique électorale », tempère Diego Da Rin. A ses yeux, le gouvernement de transition du premier ministre, Alix Didier Fils-Aimé, fait face à une pression accrue de la part de la communauté internationale pour « avancer de manière plus déterminée » vers ce scrutin. Dès lors, Haïti « finira quand même par avoir des élections », veut croire l’analyste d’International Crisis Group.
A Kenscoff, une heureuse nouvelle a redonné une lueur d’espoir aux habitants : le 28 août, 13 otages ont été libérés par leurs ravisseurs, grâce à l’intervention d’organisations locales et de l’Unicef. Mais les gangs « retiennent encore des otages et demandent à leurs proches des sommes exorbitantes », s’inquiète Jean-Max Duvivier. Et la libération des captifs « n’a pas été assortie de l’arrestation des bandits, s’offusque Jean-Marie Théodat. C’est un répit dans une descente aux enfers qui malheureusement continue. »




