En Haïti, les journalistes victimes d’attaques en série : « J’ai toujours pensé que je pourrais être victime des gangs ou des policiers, mais pas de la population » 

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La seule radio locale de Petit-Boucan, en périphérie de Port-au-Prince, a cessé d’émettre après l’assassinat, par les gangs, de son directeur, retrouvé mort le 9 septembre. Les journalistes haïtiens dénoncent l’indifférence des autorités. 

Par Jean-Michel Hauteville (Fort-de-France, correspondant) 

 
Menaces, tabassages, enlèvements, assassinats… En Haïti, les actes de violence visant des journalistes se succèdent à un rythme préoccupant, sans réaction notable des autorités de ce pays caribéen en proie à une profonde crise sécuritaire depuis plusieurs années. La profession est à nouveau en deuil. Mercredi 9 septembre, le corps de Joseph Willard Vancol, directeur de la radio Ti Boukan FM et animateur sur les ondes de ce média associatif de la localité de Gressier (Ouest), était découvert non loin du lieu où il avait été enlevé le 20 août, lors d’une attaque meurtrière menée par des membres du gang 103 Zombies, un des groupes armés qui sèment la désolation dans l’agglomération de Port-au-Prince, la capitale haïtienne. 

Agé de 73 ans, Joseph Willard Vancol était une figure respectée dans cette localité rurale de la périphérie de la capitale, où il codirigeait également un centre de formation, pillé et saccagé lors du raid au cours duquel il a été vu pour la dernière fois. Après plusieurs jours de recherches, son corps décapité a été retrouvé « dans un espace boisé » du lieu-dit Petit-Boucan. « Il a été sauvagement assassiné », s’émeut Alermy Piervilus, le secrétaire exécutif de la Plateforme des organisations haïtiennes de défense des droits humains (POHDH). 

La seule radio locale de Petit-Boucan « a désormais cessé d’émettre », a déploré Reporters sans frontières dans un communiqué, publié vendredi 18 septembre. En effet, « Ti Boukan FM ne fonctionnait déjà plus qu’au strict minimum depuis deux ans » en raison du danger, mais son directeur « continuait à faire vivre la station avec deux émissions », ajoute l’organisation de défense de la liberté de la presse. 

 
Deux autres attaques contre des journalistes ont été perpétrées dans la région de Port-au-Prince depuis le début du mois. Dimanche 6 septembre, Wesly Renaud Jean, présentateur vedette de la matinale de Radio Télé Métropole, était enlevé par des hommes armés dans le quartier résidentiel de Delmas 31, à Port-au-Prince. « Les ravisseurs exigent une rançon et ont fourni une preuve de vie par voie téléphonique », a écrit le Comité pour la protection des journalistes (CPJ), une organisation non gouvernementale américaine, dans un communiqué publié le 12 septembre. « On s’inquiète beaucoup pour lui », confie le dirigeant de la POHDH. 

Roués de coups par une foule de civils 

Quelques jours auparavant, le 2 septembre, trois photojournalistes travaillant pour des agences de presse internationales étaient roués de coups par une foule de civils, alors qu’ils réalisaient un reportage sur les funérailles de victimes d’une attaque menée par un gang armé à Kenscoff, dans les hauteurs de Port-au-Prince. Les photographes étaient pourtant identifiables grâce à leur matériel et les « badges grand format » qu’ils portaient, témoigne Clarens Siffroy, photojournaliste pour l’Agence France-Presse (AFP) à Port-au-Prince. Mais aux abords au cimetière, « plus d’une dizaine » de membres du cortège ont pris à partie les journalistes, les accusant d’être complices des gangs. « Ils nous ont entourés, mes collègues et moi, puis ont commencé à nous frapper », poursuit le jeune reporter de 26 ans, lauréat du concours World Press Photo 2025. 

Heureusement, les trois professionnels sont parvenus à s’échapper et s’en sont sortis avec des lésions superficielles : quelques douleurs et un hématome causé par un « coup de bâton dans le dos » pour Clarens Siffroy, et une blessure plus sérieuse au genou pour Odelyn Joseph, le correspondant d’Associated Press, plus violemment agressé. « J’ai toujours pensé que je pourrais être victime des gangs ou des policiers, mais pas de la population, se désole le photographe de l’AFP, qui a collaboré avec Le Monde en 2025. Je ne suis pas l’ennemi de la population, je ne fais que mon job. Pourquoi m’ont-ils attaqué ? » 

Cette agression de photographes haïtiens par leurs propres concitoyens ne surprend guère Widlore Mérancourt, le rédacteur en chef d’AyiboPost, un média en ligne indépendant. « Depuis quelques années, il se répand en Haïti un discours sulfureux, trumpiste » contre les journalistes, les désignant comme « des alliés des corrompus et même des gangs », déplore-t-il. Ce discours, visant à « décrédibiliser les voix indépendantes », attise la violence, estime ce correspondant du Washington Post, qui ajoute : « J’ai un collègue étranger qui a failli perdre la vie à Canapé-Vert [quartier de Port-au-Prince] en 2026, lors de la couverture d’une manifestation. » 

Depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse, en juillet 2021 – l’événement a précipité Haïti dans la spirale de violence qui a fait plus de 3 000 morts entre janvier et juin, selon les Nations unies –, AyiboPost a dû changer de locaux « une bonne demi-douzaine de fois » et aider « plus d’une dizaine de collaborateurs » à déménager, détaille Widlore Mérancourt. « Il existe malheureusement un isolement et une indifférence insupportables de la part des autorités » face à cette violence, poursuit le journaliste chevronné, qui a lui-même été visé, en septembre 2024, par des menaces explicites proférées par le redoutable chef de gang Jimmy Chérizier, qui se fait appeler « Barbecue ». 

 
D’autres professionnels ont fait l’objet d’attaques depuis le début de l’année : en mars, Osnel Espérance et Junior Célestin, journalistes pour des radios indépendantes, ont été enlevés lors d’un reportage dans la capitale haïtienne, et n’ont jamais été retrouvés. « Ils ont sans doute été exécutés », estime Godson Lubrun, le président de l’Association haïtienne des médias en ligne, qui revendique 35 médias adhérents. Les salariés de ces petites structures indépendantes sont particulièrement vulnérables, car ils n’ont « pas de formation et pas assez d’équipement » pour faire face aux dangers, souligne le responsable associatif. 

Les données des organisations de défense de la liberté de la presse confirment la hausse des violences contre les journalistes haïtiens : le CPJ recense 24 assassinats dans le pays depuis 1992, dont 13 depuis 2021. Ces chiffres excluent les cas non élucidés comme ceux des deux reporters enlevés en mars. 

« Haïti est aujourd’hui l’un des pays les plus dangereux au monde pour les journalistes », dénonce Cristina Zahar, la coordinatrice du programme Amérique latine du CPJ, qui s’inquiète de l’adoption par le gouvernement haïtien, en décembre 2025, d’un décret jugé liberticide sur la diffamation. Ce texte, « d’une extraordinaire violence contre les garanties constitutionnelles dont la protection des sources », est « l’un des plus régressifs en matière de droit des journalistes depuis les années 1950 », fustige Widlore Mérancourt, qui critique l’absence de réaction de la communauté internationale. 

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