Candidat(e)s aux prochaines élections, lisez le dernier rapport de la Banque mondiale (Rapport)

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Alors qu’Haïti se prépare, dans un calendrier électoral devenu de plus en plus incertain, à choisir ses prochains dirigeants, la Banque mondiale vient de publier un document qui devrait figurer parmi les lectures obligatoires de tous ceux qui ambitionnent de gouverner le pays. Son constat est sévère : sept années consécutives de contraction économique, près d’un Haïtien sur deux sous le seuil international de pauvreté, 1,47 million de déplacés et une économie profondément désarticulée par l’insécurité. Mais le rapport ne s’arrête pas au diagnostic. Il identifie aussi les secteurs, les territoires et les réformes à partir desquels une reprise reste possible.

Le rapport s’intitule « Haïti : Trajectoires de croissance face à des risques accrus ». Daté de juin 2026 et rendu public en septembre, il examine les perspectives économiques du pays à un moment où la crise sécuritaire est devenue indissociable de la crise économique. (World Bank)

Sa publication intervient au moment même où les prétendants aux différentes fonctions électives commencent à se faire connaître. Le calendrier officiel du Conseil électoral provisoire prévoit toujours un premier tour présidentiel et législatif le 13 décembre 2026. Mais le CEP a accordé, le 16 septembre, un nouveau délai jusqu’au 9 octobre pour l’inscription et le dépôt des candidatures et annoncé parallèlement des discussions sur une modification du décret électoral. (CEP HAITI)

Quelle que soit finalement la date du scrutin, une question se posera aux candidats : que proposent-ils concrètement pour remettre l’économie haïtienne en marche ?

Le rapport de la Banque mondiale leur fournit, sinon un programme, au moins une impressionnante base de travail.

Sept années de contraction : l’ampleur du désastre

Les chiffres donnent la mesure de l’effondrement.

L’économie haïtienne s’est contractée pendant sept années consécutives jusqu’à l’exercice 2025. Entre 2018 et 2025, le PIB a reculé de 16,1 % au total. L’agriculture s’est contractée de 25,7 %, tandis que la production du secteur secondaire a chuté de 36,2 %.

Plus frappant encore : comparée à la trajectoire économique projetée avant la crise, la production manquante en 2025 représente l’équivalent de 46,5 % du PIB de cette même année. La Banque mondiale attribue 27,7 points de cet écart à la période 2021-2025 marquée par l’aggravation de l’insécurité.

Les conséquences sociales sont considérables.

La Banque mondiale estime que 49 % des Haïtiens vivaient en 2025 avec moins de 3 dollars par jour, en parité de pouvoir d’achat de 2021, contre 44,6 % deux ans auparavant. Le rapport estime également à 5,7 millions le nombre de personnes en situation d’insécurité alimentaire aiguë pour la période septembre 2025-février 2026, avec une projection à 5,9 millions pour mars-juin 2026.

Et la violence continue de déplacer l’économie en même temps que les populations : 1,47 million de personnes étaient déplacées à l’intérieur du pays en mai 2026, soit environ 12 % de la population.

Quand l’insécurité détruit directement l’entreprise

Le rapport permet surtout de mesurer ce que la violence représente concrètement pour le secteur productif.

Une enquête de la Banque mondiale portant sur 700 petites et moyennes entreprises formelles de Port-au-Prince montre que 44 % des entreprises survivantes interrogées ont directement subi des vols, cambriolages, actes de vandalisme ou incendies criminels. Pour celles qui ont été touchées, les dommages représentaient en moyenne 40 % de leurs actifs.

Par rapport à 2021, leurs ventes ont reculé en moyenne de 26 %, leurs investissements de 25 % et leurs emplois de 20 %.

Derrière les statistiques macroéconomiques apparaît donc une réalité simple : il ne peut y avoir de véritable politique de croissance sans politique de sécurité.

La Banque mondiale le formule elle-même sans ambiguïté : le retour à la croissance dépend moins de l’invention d’un nouveau modèle de développement que du rétablissement de la sécurité et d’un État fonctionnel dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince.

Pourtant, Haïti dispose encore d’atouts

C’est probablement la partie la plus importante du rapport.

Malgré l’effondrement observé depuis 2018, la Banque mondiale considère qu’Haïti conserve un potentiel économique substantiel.

D’abord, sa population : plus de la moitié des Haïtiens ont moins de 25 ans.

Ensuite, sa position géographique et sa proximité avec le marché nord-américain.

Le pays conserve également des coûts salariaux qui peuvent soutenir certaines industries intensives en main-d’œuvre, même si cet avantage s’est réduit.

À cela s’ajoute une diaspora dont les transferts par les canaux formels ont atteint le niveau record de 4,4 milliards de dollars au cours de l’exercice 2025, constituant la principale source de devises de l’économie.

Enfin, l’agriculture possède encore un potentiel important dans le cacao, le vétiver, la mangue et le café, ainsi que dans la substitution de certaines importations, notamment le riz. Pourtant, le secteur agricole, qui emploie près de la moitié de la population active, reçoit moins de 1 % du crédit formel.

C’est là que devrait commencer le débat économique de la prochaine campagne.

Où les candidats veulent-ils créer les emplois ?

La Banque mondiale ne se contente pas d’appeler abstraitement à la « création d’emplois ».

Elle identifie trois secteurs susceptibles de créer relativement rapidement de l’activité : la confection, les chaînes de valeur agricoles et la construction.

Pour l’agriculture, elle cite notamment le cacao, la mangue, le vétiver et le riz. Pour la construction, les besoins sont considérables : logements, reconstruction post-crise et réhabilitation des corridors commerciaux.

Le rapport insiste également sur une urgence souvent sous-estimée : préserver les entreprises qui fonctionnent encore.

Le tissu formel encore actif dans la confection, l’agriculture, la logistique et les services constitue, selon la Banque mondiale, un actif qu’il a fallu des décennies à construire et qui serait très difficile à reconstituer s’il venait à disparaître.

Autrement dit, la prochaine politique économique ne pourra pas seulement promettre de nouveaux investissements. Elle devra aussi expliquer comment empêcher la disparition de ce qui reste de l’appareil productif haïtien.

Faire du Nord et du Sud des moteurs immédiats de croissance

Le rapport introduit également une approche territoriale intéressante.

Port-au-Prince demeure indispensable à une reprise nationale, mais attendre le rétablissement complet de la sécurité dans la capitale avant d’agir condamnerait le pays à l’immobilisme.

La Banque mondiale propose donc de poursuivre immédiatement les investissements dans les corridors relativement plus sûrs du Nord et du Sud, tout en préparant la reconnexion économique de la capitale.

Le Cap-Haïtien traite déjà une part croissante du fret maritime et les parcs industriels du corridor nord soutiennent environ 16 000 emplois manufacturiers.

Le principe est pragmatique : investir maintenant là où cela reste possible, tout en considérant que la reprise restera nécessairement incomplète sans Port-au-Prince et l’Artibonite.

La jeunesse : dividende économique ou réservoir de recrutement pour les gangs ?

C’est peut-être l’avertissement le plus important du rapport pour les futurs gouvernants.

Plus de 60 % de la population a moins de 30 ans. Cette jeunesse pourrait constituer un avantage considérable pour l’agriculture, l’industrie légère, la construction ou le tourisme.

Mais sans emplois et sans formation, ce potentiel peut se retourner contre le pays.

La Banque mondiale estime le chômage des jeunes à 34 %. L’économie informelle représente environ 88 % de l’emploi non agricole, tandis que l’emploi formel privé ne représente qu’environ 5 % de l’emploi total.

Le rapport établit explicitement un lien entre l’absence de perspectives économiques et le risque de recrutement des jeunes par les gangs.

La création d’emplois n’est donc plus seulement une politique économique ou sociale.

Elle devient également une politique de sécurité.

Que faire des 4,4 milliards de dollars de la diaspora ?

Autre question fondamentale : la diaspora.

Les transferts de fonds constituent aujourd’hui un véritable poumon de l’économie haïtienne. Mais le rapport invite à aller plus loin : comment transformer une partie de ces ressources destinées essentiellement à la consommation en capital productif ?

La Banque mondiale évoque différentes pistes — obligations de la diaspora, obligations à impact social ou partenariats avec des organisations de la diaspora pour financer de petits projets — tout en précisant que ces instruments restent largement à éprouver dans le contexte haïtien.

La question mérite pourtant d’être posée aux candidats : quelle politique proposent-ils pour transformer une partie de l’épargne et des transferts de la diaspora en investissement, en entreprises et en emplois ?

Sécurité, mais aussi État

Le rapport évite enfin un piège : réduire tous les problèmes économiques d’Haïti aux gangs.

La sécurité est la contrainte déterminante, mais elle ne dispense pas l’État de se réformer.

La Banque mondiale appelle notamment au renforcement de la gestion des finances publiques, de la mobilisation des recettes, de la gouvernance et du climat de l’investissement.

Elle insiste aussi sur la nécessité de politiques prévisibles : sélection et financement rigoureux des investissements publics, dialogue avec le secteur privé, règles fiscales plus cohérentes, politiques salariales moins brutales et amélioration de l’inclusion financière.

C’est une distinction essentielle.

Même dans un scénario sécuritaire défavorable, certaines réformes peuvent être engagées immédiatement.

Un rapport qui devrait obliger les candidats à répondre

La Banque mondiale résume finalement sa stratégie autour de trois niveaux d’action : préserver la stabilité macroéconomique et la base productive partout où cela reste possible ; investir dès maintenant dans les corridors relativement plus stables du Nord et du Sud ; et, défi le plus difficile, reconnecter Port-au-Prince au reste de l’économie grâce au rétablissement de la sécurité et à un effort crédible de désarmement, démobilisation et réintégration.

Lors de la présentation du rapport, Bernard Haven, économiste principal de la Banque mondiale pour Haïti, a résumé cette approche : réformes macro-budgétaires et de gouvernance, programme d’investissement chiffré pour les corridors Nord et Sud, puis reconnexion de la capitale, qu’il décrit comme la contrainte la plus difficile à lever à court terme. (World Bank)

Ce document ne constitue évidemment pas un programme électoral et il n’appartient pas à la Banque mondiale de choisir les priorités politiques des Haïtiens.

Mais il fournit des chiffres, identifie des contraintes et met sur la table des choix qui peuvent être débattus.

À mesure que les candidatures se précisent, les électeurs pourraient donc utilement demander à ceux qui aspirent à diriger le pays de répondre à quelques questions concrètes : comment créer des emplois pour une population aussi jeune ? Comment sauver les entreprises encore debout ? Comment remettre l’agriculture en production ? Comment attirer le crédit vers un secteur qui emploie près de la moitié de la population active ? Comment transformer davantage les milliards de la diaspora en investissement ? Comment développer les corridors Nord et Sud sans abandonner Port-au-Prince ? Comment sécuriser durablement l’accès au marché américain ? Et comment financer tout cela ?

Après sept années consécutives de contraction économique, ces questions dépassent les slogans de campagne.

Le prochain gouvernement héritera d’un pays profondément appauvri, mais pas dépourvu d’atouts.

Le rapport de la Banque mondiale montre les deux réalités.

Aux candidats maintenant d’expliquer, chiffres et mesures à l’appui, ce qu’ils proposent d’en faire.

Consulter le rapport « Haïti : Trajectoires de croissance face à des risques accrus » de la Banque mondiale

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