PORT-AU-PRINCE/MIAMI, 20 septembre 2026 — Joseph Félix Badio et 17 anciens militaires colombiens détenus en Haïti dans le cadre de l’enquête sur l’assassinat du président Jovenel Moïse ont été extradés dimanche vers les États-Unis, où ils doivent être jugés en Floride. Le gouvernement haïtien a officiellement confirmé avoir eu recours aux mécanismes d’extradition avec Washington. Les autorités fédérales américaines révèlent parallèlement que 30 personnes ont désormais été inculpées dans cette affaire et préviennent que l’enquête se poursuit au-delà des exécutants présumés.
Le départ collectif des 18 hommes constitue l’un des développements judiciaires les plus importants depuis l’assassinat de Jovenel Moïse dans sa résidence privée de Pèlerin 5, dans la nuit du 6 au 7 juillet 2021.
Les détenus ont été extraits de leur lieu de détention et placés sous forte escorte avant leur départ du territoire haïtien. Selon les informations obtenues par Zile News, l’opération a mobilisé l’administration pénitentiaire ainsi que des unités spécialisées de la Police nationale d’Haïti.
Associated Press rapportait dimanche, avant l’achèvement de l’opération, que les 18 suspects attendaient leur extradition vers les États-Unis. L’agence citait le procureur fédéral Jason Reding Quiñones, qui confirmait qu’ils devaient être jugés en Floride. (AP News)
Haïti confirme officiellement le recours à l’extradition
Dans un communiqué daté du 20 septembre et signé par le ministre de la Justice et de la Sécurité publique, Patrick Pélissier, le gouvernement haïtien confirme que la remise des détenus intervient « en application des mécanismes d’extradition prévus entre la République d’Haïti et les États-Unis d’Amérique » et à la demande des autorités américaines.
Le ministère explique que cette coopération vise à permettre leur jugement, mais également à contribuer à l’établissement des faits et à l’identification des responsabilités dans l’assassinat du président.
Le communiqué comporte surtout une reconnaissance particulièrement importante de l’état de la procédure haïtienne.
Le gouvernement constate que la procédure américaine a enregistré des avancées significatives — arrestations, poursuites et condamnations — tandis que la procédure haïtienne demeure confrontée à d’importantes difficultés et n’a toujours pas abouti à la tenue d’un procès après plus de cinq années.
C’est ce contraste qui donne toute sa portée à la décision prise dimanche.

Trente personnes désormais inculpées aux États-Unis
C’est l’une des principales informations nouvelles révélées dimanche par les autorités américaines : 30 personnes ont désormais été inculpées dans le cadre de l’assassinat de Jovenel Moïse, selon le procureur fédéral Jason Reding Quiñones.
Le chiffre donne une nouvelle mesure de l’ampleur prise par l’enquête fédérale.
Quiñones n’a pas identifié publiquement les 18 suspects concernés par l’opération dans sa déclaration citée par AP. Mais le gouvernement haïtien indique de son côté que plusieurs personnes détenues en Haïti font l’objet d’inculpations ou de mandats émis par les autorités judiciaires américaines.
Il faudra donc attendre les premières comparutions et la publication des actes judiciaires pour connaître précisément les chefs d’accusation retenus contre Joseph Félix Badio et chacun des 17 Colombiens.
Joseph Félix Badio, personnage central du dossier haïtien
L’extradition de Joseph Félix Badio revêt une importance particulière.
Ancien fonctionnaire du ministère de la Justice et ancien employé de l’Unité de lutte contre la corruption, Badio figure depuis les premières investigations parmi les principaux suspects de l’enquête haïtienne.
Après plus de deux années de cavale, il avait été arrêté à Pétion-Ville en octobre 2023.
Son nom apparaît depuis plusieurs années dans les investigations sur les communications, réunions et décisions ayant précédé l’assassinat. Badio a contesté toute implication dans le meurtre.
Son arrivée aux États-Unis place désormais directement sous la garde des autorités américaines l’un des protagonistes majeurs de la procédure haïtienne.
Les premières audiences fédérales devraient permettre de connaître précisément les accusations auxquelles il devra répondre.
Dix-sept anciens militaires colombiens après cinq années de procédure
Les 17 autres hommes extradés sont d’anciens militaires colombiens détenus en Haïti depuis les jours ayant suivi l’assassinat.
Leur dossier n’est pas resté totalement sans activité judiciaire.
Entre le 1er août et le 27 septembre 2023, les 17 Colombiens avaient notamment été auditionnés par le magistrat instructeur. La procédure s’est ensuite poursuivie devant la Cour d’appel de Port-au-Prince.
Mais ces différentes étapes n’ont jamais débouché sur un procès sur le fond.
C’est précisément cette incapacité à faire aboutir la procédure que le gouvernement haïtien reconnaît désormais dans son communiqué justifiant le recours à la coopération judiciaire avec Washington.

Une procédure américaine beaucoup plus avancée
Aux États-Unis, l’enquête s’est développée rapidement parce qu’une partie substantielle de la préparation et du financement du complot aurait eu lieu dans le sud de la Floride.
Dès janvier 2023, quatre détenus — James Solages, Joseph Vincent, Germán Alejandro Rivera García et Christian Emmanuel Sanon — avaient été transférés d’Haïti aux États-Unis et placés sous garde fédérale.
Les procureurs américains ont progressivement décrit une opération internationale impliquant des participants aux États-Unis, en Haïti et en Colombie.
Selon les éléments présentés par le Department of Justice, 22 anciens militaires colombiens avaient été recrutés dans le cadre du complot.
Les autorités fédérales soutiennent également que le projet avait évolué au fil des mois : différents scénarios visant à enlever ou renverser Jovenel Moïse avaient été envisagés avant que l’opération ne conduise finalement à son assassinat.
Miami au cœur du dossier
Le sud de la Floride occupe une place centrale dans la procédure américaine.
Selon les procureurs fédéraux, des réunions y ont été organisées, des financements recherchés et des équipements achetés ou expédiés.
Certains participants auraient également espéré obtenir des contrats ou avantages économiques en Haïti après un changement de pouvoir.
Cette dimension explique pourquoi l’enquête américaine dépasse depuis longtemps la seule question de l’identité des hommes entrés dans la résidence présidentielle.
Les procureurs cherchent également à établir qui a organisé, financé, facilité et soutenu l’opération.
« Nous ne sommes pas arrivés au bout »
Les déclarations faites dimanche par les autorités américaines donnent désormais une indication particulièrement claire de la direction prise par l’enquête.
Jason Reding Quiñones a présenté les développements de dimanche comme une « nouvelle phase majeure » dans la recherche des responsabilités entourant l’assassinat.
Le procureur fédéral affirme que les enquêteurs continueront à suivre les preuves vers ceux qui auraient financé, facilité ou soutenu l’opération, ainsi que vers ceux qui auraient commis d’autres infractions pour la rendre possible.
Et il adresse surtout un avertissement : cinq ans après l’assassinat, les autorités américaines continuent de présenter des accusés devant les tribunaux fédéraux et considèrent que leur travail n’est pas terminé.
Plusieurs arrestations dimanche aux États-Unis et à l’étranger
L’opération ne semble d’ailleurs pas se limiter aux 18 détenus transférés depuis Haïti.
Selon Brett Skiles, Special Agent in Charge du FBI à Miami, plusieurs arrestations ont été réalisées dimanche aux États-Unis et à l’étranger dans le cadre de l’enquête. AP rapporte cette déclaration sans détailler, à ce stade, l’identité des personnes arrêtées ni les pays concernés.
Cette information, combinée au chiffre de 30 inculpés, indique que la procédure fédérale entre dans une nouvelle séquence.
Il faudra désormais déterminer combien de ces 30 personnes sont déjà détenues, combien se trouvent devant les juridictions américaines et quelles nouvelles accusations ont été rendues publiques à l’occasion des opérations de dimanche.
Les enquêteurs veulent remonter au-delà des exécutants
C’est probablement l’élément le plus important des déclarations américaines.
Le FBI et le parquet fédéral présentent désormais explicitement leur enquête comme une recherche de responsabilités qui ne s’arrête pas aux hommes ayant participé matériellement à l’assaut contre la résidence présidentielle.
Les investigations portent également sur ceux qui auraient financé, facilité ou soutenu le complot.
Cette orientation donne une importance particulière à l’arrivée aux États-Unis de Joseph Félix Badio et des 17 anciens militaires colombiens.
Les enquêteurs pourront confronter leurs déclarations aux témoignages, communications numériques, documents financiers et autres preuves recueillies depuis 2021.
Les informations américaines pourront alimenter l’enquête haïtienne
Le communiqué du ministère haïtien de la Justice précise que les informations et éléments de preuve susceptibles d’être recueillis dans le cadre de cette coopération pourront contribuer à l’approfondissement des investigations en Haïti.
Port-au-Prince ne présente donc pas l’extradition comme l’abandon de sa propre procédure judiciaire.
Le gouvernement affirme au contraire vouloir utiliser la coopération avec Washington pour favoriser l’aboutissement du processus et réaffirme sa détermination à ce que justice soit rendue à Jovenel Moïse, à sa famille et au peuple haïtien.
Cette coopération pourrait devenir particulièrement importante si les interrogatoires, témoignages ou accords conclus devant la justice américaine permettent de faire apparaître de nouvelles preuves ou de nouvelles responsabilités.
Le centre de gravité judiciaire se déplace vers la Floride
Plus de cinq ans après l’assassinat, le contraste entre les deux procédures est désormais reconnu par le gouvernement haïtien lui-même.
Haïti a procédé à des auditions et son dossier a franchi plusieurs étapes judiciaires, mais aucun procès sur le fond n’a encore permis de juger les principaux accusés.
Aux États-Unis, l’enquête a déjà produit des inculpations, des plaidoyers de culpabilité et des condamnations. Elle compte désormais, selon le procureur fédéral, 30 personnes inculpées.
Avec Joseph Félix Badio et les 17 anciens militaires colombiens désormais transférés vers les États-Unis pour y être jugés, une part considérable de la procédure se retrouve entre les mains de la justice fédérale américaine.
Mais une question essentielle demeure : jusqu’où remonte la chaîne des responsabilités dans l’assassinat de Jovenel Moïse ?
Les déclarations faites dimanche par le parquet fédéral et le FBI montrent que Washington considère cette question comme toujours ouverte.
L’extradition du 20 septembre ne referme donc pas l’affaire Jovenel Moïse. Avec 30 personnes désormais inculpées et de nouvelles arrestations annoncées aux États-Unis et à l’étranger, elle ouvre une nouvelle phase de l’enquête : celle qui devra notamment établir l’étendue des responsabilités dans la préparation, le financement et la facilitation de l’assassinat.

