« Ce que j’ai entendu, c’est la vie qui résiste » 

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Le journaliste éditorialiste Watson JOSEPH raconte son immersion au cœur du peuple haïtien et analyse l’intérêt suscité par le grand sondage citoyen lancé par le mouvement social Kael. 

Par Watson JOSEPH — Journaliste éditorialiste et témoin du terrain 

Depuis plusieurs semaines, je marche. Je marche dans les rues de Port-au-Prince, de Jacmel, des Gonaïves, de Port-de-Paix, de Jérémie, en passant par Hinche, Mirebalais et jusqu’au Cap-Haïtien. Je m’arrête dans les marchés, les écoles, les tap-taps, les ruelles. Je tends mon micro, j’écoute. Et partout, j’entends la même vérité : la fatigue, oui… mais surtout le courage de continuer à espérer. « On veut juste qu’on nous écoute, qu’on nous respecte, qu’on nous donne une chance », m’a confié une jeune femme dans un marché de Delmas, le regard à la fois fatigué et déterminé. Ces mots, simples et sincères, reviennent souvent dans la bouche des personnes rencontrées : un besoin d’attention, de dignité et de reconnaissance. 

Un pays en quête d’écoute 

Haïti traverse une période d’incertitude profonde. Les crises successives ont fragilisé les institutions et nourri un sentiment d’abandon. Pourtant, derrière la résignation apparente, une volonté de participer demeure bien vivante. Partout, j’ai perçu ce désir de comprendre, de s’exprimer et de contribuer à un changement réel. 

C’est dans ce contexte qu’a vu le jour Kael, une coalition citoyenne structurée, rassemblant organisations de la société civile, citoyennes et citoyens engagés, en Haïti et dans la diaspora. Ni parti politique ni organisation militante, Kael se présente comme un espace de discussion, d’initiative et de proposition, ouvert à tous ceux qui veulent réfléchir à l’avenir du pays. 

Comme le résume Lunise, cofondatrice de Kael, lors d’une interview avec moi : « Kael, c’est d’abord une invitation à écouter le peuple haïtien. Nous ne prétendons pas avoir toutes les réponses, mais nous voulons que chaque voix compte. » 

Alain, également cofondateur, ajoute : « Il ne s’agit pas seulement de parler d’Haïti, mais de le faire avec les Haïtiens eux-mêmes, ici et dans la diaspora. La participation citoyenne doit être réelle et tangible. » 

Un sondage pour écouter Haïti 

Dans les prochains jours, le mouvement prévoit de lancer un grand sondage citoyen, destiné à mieux cerner les attentes et les préoccupations de la population. L’enquête sera ouverte à toutes et à tous, avec une attention particulière portée à la jeunesse et à la diaspora, deux forces souvent sous-représentées dans le débat public. 

Le sondage combine des entretiens individuels, des questionnaires numériques et des consultations dans les marchés, écoles et lieux publics. Tous les résultats seront publiés intégralement sur le site officiel Kael.ht, avec une traçabilité complète des données. Des observateurs indépendants supervisent chaque étape pour garantir la fiabilité et l’intégrité de l’enquête. 

Les thèmes retenus touchent aux grandes priorités du moment : 

  • la sécurité et ses conséquences sur la vie quotidienne, 
  • la participation de la jeunesse dans la vie nationale, 
  • la réforme du système éducatif, 
  • la santé publique, 
  • la justice et la lutte contre l’impunité, 
  • l’économie et le développement durable, 
  • ainsi que la place de la diaspora dans le développement d’Haïti. 

Selon les initiateurs, le but est de mieux comprendre la réalité du pays à partir des témoignages et des expériences de ses citoyens, en s’appuyant sur des relais communautaires et des équipes terrain bien implantées. 

Des citoyens prêts à parler 

Au fil de mes rencontres, un constat s’impose : les Haïtiens ont beaucoup à dire, mais trop rarement l’occasion de le faire. À Jacmel, un étudiant m’a dit : « On ne veut pas partir. On veut juste croire que c’est encore possible. » À Port-de-Paix, une jeune entrepreneure a ajouté : « On a des idées, on veut participer. Ce qu’il nous manque, c’est une écoute réelle. » 

Ces témoignages traduisent un besoin d’expression collective, mais aussi une attente : celle d’être pris au sérieux. Pour beaucoup, ce sondage représente une première opportunité de partager leurs expériences et leurs espoirs. 

Entre fatigue et persévérance 

Aux Gonaïves, une commerçante m’a confié : « Nous ne voulons pas de charité. Nous voulons du respect et de la justice. » Ces mots résument l’état d’esprit d’une grande partie de la population : une lassitude face aux promesses, mais aussi un attachement profond au pays. Partout, la même idée revient : la volonté de participer à la reconstruction, à condition d’être entendus. 

Ce que j’ai vu, ce ne sont pas des gens résignés. Ce sont des citoyens lucides, attachés à leur dignité, et qui continuent, malgré tout, à croire que quelque chose peut changer. 

Un climat d’attente et de vigilance 

Le lancement du sondage par Kael intervient dans un contexte social tendu, où les Haïtiens cherchent des signes concrets d’écoute et de considération. Reste à voir si cette démarche trouvera un véritable écho et si elle pourra se traduire, à terme, par des actions tangibles. Pour beaucoup, la réussite de cette initiative dépendra de sa capacité à rester ouverte, transparente et inclusive, avec publication intégrale des données et suivi par des observateurs indépendants. 

Une parole à reconstruire 

En parcourant le pays, j’ai compris que la première urgence d’Haïti n’est pas seulement économique ou sécuritaire : elle est symbolique. C’est la question de la parole — qui parle, qui écoute, et qui décide. Si cette parole peut enfin circuler, si les citoyens se sentent à nouveau entendus, alors, peut-être, un dialogue pourra renaître entre le peuple et ceux qui prétendent le représenter. 

« Ce que j’ai entendu, c’est la vie qui résiste », dis-je souvent. Une vie têtue, blessée, mais encore pleine de souffle. Et ce souffle, aujourd’hui, demande simplement à être écouté. 

-FIN- 

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