« Haïti est au bord du précipice » : Henry Wooster expose la stratégie américaine devant le Sénat

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WASHINGTON — « Haiti is on the precipice. » Haïti est au bord du précipice. Interrogé mercredi 16 septembre par le sénateur Tim Kaine sur la situation en Haïti, Henry Wooster, qui vient d’y exercer les fonctions de chargé d’affaires des États-Unis, a livré devant la Commission des affaires étrangères du Sénat une description particulièrement directe de la crise et de la stratégie américaine.

Stabiliser Haïti autant que possible, contenir les conséquences de la crise avant qu’elles n’atteignent les côtes américaines, partager le coût de l’effort avec la communauté internationale et renforcer les moyens diplomatiques américains : Wooster a exposé sans détour les objectifs et les limites de l’action de Washington.

Il a également décrit un changement majeur dans la réponse sécuritaire internationale : le passage d’une mission d’appui aux forces de l’ordre à ce qu’il qualifie désormais d’« opérations offensives de combat ».

Et lorsqu’on lui demande ce que les États-Unis pourraient faire de mieux, Wooster formule un constat sans ambiguïté : sur le dossier haïtien, les États-Unis continuent d’assurer le leadership.

Tim Kaine : « Éclairez-nous sur Haïti »

L’échange intervient lors de l’audition de confirmation de Wooster, nommé ambassadeur des États-Unis au Kenya. Mais Tim Kaine choisit de consacrer pratiquement tout son temps de parole avec lui à son affectation précédente.

« Je souhaite vraiment que vous nous éclairiez sur Haïti », lui dit en substance le sénateur démocrate de Virginie.

Kaine rappelle son rôle de chargé d’affaires et son expérience directe de la crise avant de lui demander de dresser un état des lieux de la situation actuelle et de dire au comité ce que les États-Unis devraient faire.

La réponse de Wooster commence par la dimension sécuritaire.

Il qualifie Haïti de défi presque « sisyphéen », autrement dit d’une entreprise extrêmement difficile et constamment à recommencer.

Il revient ensuite sur la recherche, par Washington, d’un pays disposé à prendre la tête de la précédente mission internationale de sécurité.

À l’époque, explique-t-il, pratiquement personne ne s’était porté volontaire, à l’exception du Kenya.

Mais l’essentiel de sa réponse vient ensuite : la nature même de la mission a changé.

« Nous sommes passés du maintien de l’ordre aux opérations offensives de combat »

Wooster explique que la mission précédente était conçue comme une opération relevant du law enforcement, avec pour objectif d’appuyer la Police nationale d’Haïti.

Puis il décrit une rupture :

« We’ve gone from law enforcement to combat offensive operations. »

« Nous sommes passés du maintien de l’ordre à des opérations offensives de combat. »

Et Wooster ajoute immédiatement :

« And that’s precisely what we’re engaged in there now. »

« Et c’est précisément ce dans quoi nous sommes engagés actuellement. »

La déclaration est importante.

Wooster ne décrit pas simplement une augmentation des effectifs ou un changement administratif. Il oppose explicitement deux doctrines : l’appui aux forces de l’ordre d’un côté, les opérations offensives de combat de l’autre.

Cette évolution intervient après la fin de la Mission multinationale d’appui à la sécurité et son remplacement par la Gang Suppression Force (GSF).

« Haïti est au bord du précipice »

Wooster passe ensuite à son appréciation générale de la situation.

Sa formule est particulièrement sévère :

« Haiti is on the precipice. »

« Haïti est au bord du précipice. »

Mais il explique immédiatement pourquoi la situation haïtienne constitue, selon lui, un enjeu direct pour les États-Unis.

Lorsque les conséquences de la crise quittent les côtes d’Haïti, explique Wooster, le problème devient immédiatement pour Washington une question migratoire, puis une question de sécurité, humanitaire et politique.

C’est un passage essentiel de son intervention.

Wooster ne présente pas seulement la stabilisation d’Haïti comme un objectif de politique étrangère ou une réponse à une crise humanitaire.

Il l’inscrit également dans la protection des intérêts américains face aux conséquences régionales d’un effondrement supplémentaire du pays.

Pas de « solution magique »

Sur la possibilité de résoudre rapidement la crise, Wooster se montre catégorique.

Il explique qu’il n’existe pas d’« antidote », de remède unique ou de solution magique permettant de « réparer » Haïti.

La réponse, affirme-t-il, passe par un engagement de longue durée.

Et cet effort doit commencer, selon lui, par les Haïtiens eux-mêmes.

Wooster estime qu’il faut parvenir à une compréhension nationale minimale de ce que le pays veut devenir.

Les Haïtiens, dit-il, « n’ont pas besoin de s’aimer les uns les autres », mais ils doivent parvenir à une vision commune de la direction dans laquelle ils souhaitent avancer.

Son diagnostic est sévère : le pays est, selon lui, fragmenté et atomisé et ne dispose pas aujourd’hui de cette vision commune.

« Nous sommes dans une posture défensive »

Wooster décrit ensuite très directement la position actuelle de Washington :

« Right now we’re in a defensive crouch. »

« Pour l’instant, nous sommes dans une posture défensive. »

Il prend néanmoins soin de préciser immédiatement :

« Our objective remains stability for Haiti. »

« Notre objectif demeure la stabilité d’Haïti. »

Puis il explique ce que signifie concrètement cette posture : maintenir les conséquences de la crise loin des côtes américaines et stabiliser Haïti autant que possible grâce à des mécanismes multilatéraux.

La nuance est importante.

Wooster ne dit pas que le seul objectif américain est d’empêcher les problèmes haïtiens d’atteindre les États-Unis. Il affirme d’abord que l’objectif reste la stabilité d’Haïti, puis explique que cette stabilité répond également à un intérêt américain de containment de la crise.

Faire partager le coût à la communauté internationale

Wooster livre également une explication particulièrement franche du choix américain de privilégier une réponse multilatérale.

Washington, reconnaît-il, était initialement sceptique quant à cette approche.

Mais les États-Unis ont finalement décidé de privilégier un mécanisme multilatéral, notamment pour éviter d’assumer seuls la charge financière.

Wooster évoque la volonté de retirer aux États-Unis :

« the financial burden […] of being the sole funder. »

Autrement dit, le poids financier d’être l’unique bailleur.

Washington a donc cherché à faire contribuer davantage ses partenaires.

Pour Wooster, les difficultés actuelles ne signifient cependant pas qu’un plan aurait nécessairement échoué.

Il met en garde contre le raisonnement consistant à dire : vous avez élaboré un plan, alors pourquoi Haïti n’est-elle pas déjà « réparée » ?

Ce n’est pas, selon lui, la bonne manière d’aborder Haïti.

Tim Kaine : « Quelle note donneriez-vous à nos efforts ? »

C’est à ce moment que Kaine pose la question la plus directe de l’échange.

« How would you grade us? »

« Quelle note nous donneriez-vous ? »

Le sénateur reconnaît que le succès dépend en premier lieu des Haïtiens, mais insiste :

« How would you grade our effort? »

« Comment évalueriez-vous nos efforts ? »

Et surtout : que pourraient faire les États-Unis qu’ils ne font pas aujourd’hui ?

Wooster ne répond pas par une note.

Il choisit plutôt de parler des moyens dont disposait la diplomatie américaine sur le terrain.

Pendant l’essentiel de son affectation en Haïti, explique-t-il, il travaillait avec seulement 20 collègues : 21 diplomates américains au total, sans compter un nombre beaucoup plus important de personnels de sécurité.

Selon lui, les États-Unis ont commencé à augmenter ces effectifs en 2026.

Il juge cette évolution utile, tout en précisant :

« We don’t need a large presence on the ground. »

« Nous n’avons pas besoin d’une présence importante sur le terrain. »

L’enjeu, explique-t-il, est plutôt de s’assurer que Washington dispose des moyens nécessaires pour remplir les fonctions diplomatiques qu’il considère indispensables.

« Les États-Unis assurent le leadership »

C’est alors que Wooster prononce l’une des déclarations les plus importantes de toute l’audition sur Haïti :

« We have the lead on this. »

Puis :

« The United States is the lead on it. »

« Les États-Unis assurent le leadership sur ce dossier. »

Wooster apporte même une précision significative : que les États-Unis aient choisi ou non d’occuper cette position, ils se retrouvent de fait à la tête de l’effort.

Et il poursuit :

« Everyone looks to the United States. »

« Tout le monde se tourne vers les États-Unis. »

Selon lui, les différents acteurs attendent de Washington qu’il « set the pace, set the direction, and set the tone » — qu’il donne le rythme, fixe la direction et donne le ton.

Cette déclaration est particulièrement significative parce qu’elle intervient immédiatement après que Wooster a défendu une approche multilatérale et insisté sur la responsabilité première des Haïtiens dans l’avenir de leur pays.

Il établit ainsi une distinction entre deux réalités : la solution durable doit être haïtienne, mais le leadership de la réponse internationale demeure, selon lui, américain.

Une photographie particulièrement franche de la politique américaine en Haïti

En cinq minutes d’échange avec Tim Kaine, Henry Wooster a finalement livré une description exceptionnellement concise de la lecture américaine de la crise.

Haïti est « au bord du précipice ».

Il n’existe pas de solution rapide.

Le pays doit parvenir à construire une vision nationale minimale de son avenir.

L’objectif américain demeure la stabilité, mais Washington se trouve actuellement dans une « posture défensive » et cherche également à empêcher que les conséquences migratoires, sécuritaires, humanitaires et politiques de la crise n’atteignent les États-Unis.

La réponse internationale a, selon Wooster, changé de nature : du soutien aux forces de l’ordre, elle est passée aux « opérations offensives de combat ».

Washington veut parallèlement partager avec ses partenaires le coût financier de cette réponse.

Et lorsqu’il s’agit de savoir qui conduit réellement l’effort international, l’ancien chargé d’affaires américain à Port-au-Prince ne laisse guère de place à l’ambiguïté :

« The United States is the lead on it. »

Les États-Unis en assurent le leadership.

Pour Haïti, cette phrase est probablement l’une des plus importantes de toute l’audition.

Vidéo: Lors d’une audition de la Commission des affaires étrangères du Sénat, mercredi, le sénateur Tim Kaine (démocrate de Virginie) a interrogé Henry Wooster, nommé au poste d’ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire des États-Unis d’Amérique auprès de la République du Kenya, sur la situation en Haïti.

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