PORT-AU-PRINCE, 23 septembre 2026 — Plusieurs organisations majeures du secteur privé haïtien appellent les autorités électorales à dépasser la logique du calendrier pour procéder à une évaluation « profonde, technique et financière » de l’état réel du processus électoral, estimant que le retour à l’ordre constitutionnel ne peut se faire au prix d’élections dépourvues de crédibilité.
Dans une note de presse datée du 22 septembre, l’Association des Industries d’Haïti (ADIH), la Chambre de Commerce et d’Industrie d’Haïti (CCIH), la Chambre de Commerce et d’Industrie Haïtiano-Canadienne (CCIHC) et l’Institut Macaya réaffirment leur soutien à la tenue d’élections « dans les meilleurs délais », tout en posant une limite claire : le scrutin ne doit pas devenir une simple formalité destinée à mettre un terme institutionnel à la transition.
Pour les organisations signataires, le retour à l’ordre constitutionnel est indispensable au rétablissement de la confiance, de la sécurité et de l’activité économique. Mais les élections doivent garantir « une participation réelle, libre et équitable » et traduire fidèlement la volonté populaire.
Un calendrier ne suffit plus
La prise de position intervient au lendemain d’une nouvelle communication du Conseil électoral provisoire (CEP), dont les associations patronales disent « prendre acte ».
Elles demandent toutefois d’aller plus loin.
Le secteur privé réclame désormais « une évaluation plus profonde, technique et financière de l’avancement du processus » ainsi que la fixation d’un « échéancier réaliste et définitif » susceptible de restaurer la confiance de la population dans la démarche électorale.
La formulation est significative : les organisations patronales ne remettent pas en cause le principe des élections ni la nécessité d’en accélérer la préparation. Elles demandent en revanche que le calendrier corresponde aux capacités réelles du pays à organiser un scrutin crédible.
Après plusieurs années de gouvernance provisoire, écrivent-elles, Haïti ne peut s’accommoder « d’élections dépourvues de crédibilité » pas davantage que d’« une transition sans échéance ».
Cette position place ainsi deux impératifs sur le même plan : sortir de la transition, mais éviter qu’une volonté d’en sortir rapidement ne conduise à organiser un scrutin insuffisamment préparé.
Sécurité, déplacés, transparence : cinq conditions posées
La note énumère plusieurs conditions jugées indispensables à la crédibilité du processus.
Les associations réclament notamment des conditions sécuritaires permettant une campagne et un vote libres, l’accès à l’enregistrement et au scrutin pour les populations déplacées et les habitants des zones difficiles d’accès, ainsi que l’indépendance, l’impartialité et la transparence des autorités électorales.
Elles demandent également la publication régulière d’informations précises concernant l’enregistrement des électeurs, le financement du processus et le dispositif sécuritaire, ainsi qu’une observation électorale crédible et des mécanismes efficaces de règlement des contestations.
Ces exigences déplacent le débat au-delà de la seule date du scrutin : la question devient celle des conditions concrètes dans lesquelles les Haïtiens pourront effectivement s’inscrire, faire campagne et voter.
Le secteur privé demande d’accélérer le dispositif sécuritaire
La sécurité occupe une place centrale dans la déclaration.
Les associations constatent que la Force de Répression des Gangs (FRG), appelée à appuyer la Police nationale d’Haïti et les Forces armées d’Haïti, « n’est toujours pas pleinement opérationnelle ».
Elles appellent les autorités nationales et les partenaires internationaux à accélérer son déploiement, mais introduisent surtout une demande opérationnelle : que la force puisse commencer progressivement ses opérations sans attendre que l’ensemble de ses effectifs soit déployé.
L’objectif affiché est directement électoral : contribuer dès maintenant à créer les conditions de sécurité nécessaires à l’organisation d’élections libres, inclusives et crédibles sur l’ensemble du territoire.
Cette articulation entre sécurité et élections constitue l’un des messages centraux du document. Pour les signataires, le processus électoral ne peut être considéré indépendamment de la capacité de l’État à garantir l’accès au territoire et la liberté de participation.
Mobiliser les électeurs
Le patronat ne fait cependant pas porter toute la responsabilité sur le CEP et les pouvoirs publics.
Les partis politiques sont eux aussi appelés à mobiliser leurs membres et sympathisants afin qu’ils s’enregistrent et participent au scrutin, à présenter des programmes réalistes et à respecter les règles démocratiques.
La société civile est, de son côté, invitée à « s’approprier le processus » et à contribuer, dans la mesure de ses moyens, à la bonne tenue des élections.
Le secteur privé se dit pour sa part disponible pour soutenir les initiatives allant dans cette direction, tout en revendiquant « le strict respect de son indépendance et de sa neutralité politique ».
Une mise en garde contre deux impasses
Au-delà de ses recommandations techniques, la note patronale formule surtout une mise en garde contre deux scénarios : la prolongation indéfinie de la transition et l’organisation précipitée d’élections qui ne réuniraient pas les conditions nécessaires à leur légitimité.
« La démocratie ne peut s’accommoder ni de l’improvisation ni d’une transition sans fin », concluent les organisations signataires, estimant qu’Haïti a besoin d’institutions « légitimes, responsables et issues de la volonté populaire ».
La déclaration est signée par David Coles, président de l’ADIH, Jean Nathan Letang, président de la CCIH, Gérard Laborde, président de la CCIHC, et Jean Paul Faubert, directeur exécutif de l’Institut Macaya.
À travers cette intervention commune, une partie organisée du secteur privé envoie ainsi un message au CEP, aux autorités de transition, aux partis politiques et aux partenaires internationaux : l’urgence de revenir à l’ordre constitutionnel demeure, mais la tenue d’élections ne saurait, à elle seule, suffire à garantir leur légitimité.

