Alors que le soutien à la démocratie remonte dans une grande partie des Amériques, Haïti demeure une exception préoccupante. Le nouvel AmericasBarometer 2026 décrit un pays où 78 % de la population interrogée a récemment manqué de nourriture, où l’approbation de l’exécutif tombe à 11 % et où 59 % des adultes envisagent encore de partir vivre ou travailler à l’étranger. Ces indicateurs dessinent, au-delà de la crise sécuritaire, celle d’un État dont la capacité à répondre aux besoins fondamentaux reste profondément érodée.
PORT-AU-PRINCE, 11 septembre 2026 — Au moment où Haïti tente d’organiser ses premières élections nationales depuis près d’une décennie, une vaste enquête comparative sur l’état de la démocratie dans les Amériques place le pays à l’extrémité de plusieurs indicateurs de vulnérabilité économique, politique et sociale.
Le rapport Pulse of Democracy 2026, fondé sur les données de l’AmericasBarometer du LAPOP Lab, constate une amélioration modeste du rapport des citoyens à la démocratie dans une grande partie de l’hémisphère. Haïti apparaît cependant comme l’un des pays où cette embellie régionale trouve ses limites les plus évidentes.
Le contraste est saisissant.
Dans l’ensemble de l’Amérique latine, 65 % des personnes interrogées considèrent désormais que la démocratie, malgré ses problèmes, reste préférable à toute autre forme de gouvernement, soit six points de plus qu’en 2023. Il s’agit du premier rebond généralisé après près d’une décennie de recul.
Mais les auteurs avertissent que les progrès régionaux sont fragiles et fortement liés aux conditions concrètes de vie : sécurité économique, accès à la nourriture, moindre exposition à la criminalité et à la corruption.
Or, c’est précisément sur ces conditions que Haïti se détache du reste de la région.
78 % des Haïtiens interrogés ont manqué de nourriture
Le chiffre le plus spectaculaire concerne la faim.
78 % des personnes interrogées en Haïti déclarent que leur foyer a manqué de nourriture au cours des trois mois précédant l’enquête.
À l’échelle régionale, cette proportion n’est que d’environ 27 %.
Plus encore, aucun autre pays étudié ne s’approche du niveau haïtien : les taux immédiatement inférieurs sont ceux du Honduras et du Nicaragua, à 37 %, soit moins de la moitié du niveau observé en Haïti.
Le rapport qualifie explicitement le résultat haïtien de particulièrement alarmant et l’associe à la crise humanitaire, aux déplacements provoqués par les groupes armés, aux perturbations de la production agricole et aux entraves à l’accès humanitaire.
La situation haïtienne n’est donc pas simplement la plus mauvaise du classement : elle constitue une anomalie statistique régionale.
Et contrairement à la majorité des pays étudiés, où l’insécurité alimentaire a reculé entre 2023 et 2026, elle est restée pratiquement inchangée en Haïti.
Le contraste est d’autant plus frappant que la tendance générale va dans la direction opposée : la proportion régionale de ménages ayant récemment manqué de nourriture est retombée à son niveau le plus bas depuis avant la pandémie.
Une crise humanitaire qui devient une crise démocratique
Cette donnée prend une dimension politique particulière.
L’une des principales conclusions du rapport est précisément que les citoyens qui disposent de meilleures conditions matérielles sont davantage susceptibles de soutenir la démocratie.
Les personnes n’ayant pas connu d’insécurité alimentaire affichent ainsi, en moyenne dans la région, un soutien à la démocratie supérieur de neuf points à celui des personnes ayant manqué de nourriture.
La situation haïtienne met donc en évidence un cercle potentiellement dangereux : lorsque l’État ne parvient plus à assurer sécurité, alimentation et services élémentaires, la crise sociale risque progressivement d’éroder la légitimité du système politique lui-même.
Les auteurs du rapport insistent sur cette relation. À leurs yeux, l’attachement démocratique dépend en partie de la capacité des gouvernements à produire des résultats tangibles dans la vie quotidienne.
Ce constat intervient alors que l’OEA considère désormais la sécurité et les élections comme deux priorités « urgentes et interconnectées » pour Haïti et appelle à accélérer le rétablissement des institutions démocratiques. (Organization of American States)
Seulement 11 % d’approbation pour l’exécutif haïtien
La défiance envers les autorités apparaît tout aussi spectaculaire.
Dans le classement régional présenté par AmericasBarometer, l’approbation de l’exécutif va de 83 % au Salvador à seulement 11 % en Haïti, le niveau le plus faible observé dans le graphique comparatif.
L’indicateur doit être interprété avec prudence dans le cas haïtien, où l’exécutif ne repose pas sur un président élu dans le cadre institutionnel classique. Il n’en constitue pas moins un signal particulièrement fort sur la perception du pouvoir en place.
Cette défiance rejoint les résultats d’une autre enquête nationale menée en mai par Chatham House : 75,4 % des personnes interrogées déclaraient avoir peu ou pas confiance dans la classe politique, proportion qui atteignait 81,5 % chez les jeunes adultes.
Mais cette défiance ne signifie pas nécessairement un rejet des élections.
Dans la même enquête, 89,7 % des Haïtiens interrogés jugeaient les élections importantes pour l’avenir du pays et 82,9 % souhaitaient qu’elles aient lieu en 2026 ou 2027.
Le paradoxe est central : une population extrêmement méfiante envers sa classe politique continue néanmoins d’accorder une grande importance au retour aux urnes.
59 % envisagent encore de quitter Haïti
Le deuxième signal majeur du rapport concerne l’émigration.
Les intentions de départ ont fortement diminué dans la plupart des Amériques : à l’échelle régionale, la proportion d’adultes envisageant d’émigrer est passée de 31 % en 2023 à 25 % en 2026.
Haïti suit également cette tendance à la baisse.
Mais le niveau de départ était tellement élevé que, malgré cette diminution, Haïti conserve le taux d’intention d’émigration le plus élevé de toute la région.
Selon AmericasBarometer 2026, 59 % des adultes haïtiens déclarent envisager de vivre ou travailler dans un autre pays au cours des trois prochaines années.
C’est une amélioration notable par rapport à 2023, lorsque le taux atteignait 79 %. (LAOMS)
Mais cela signifie toujours que près de six adultes sur dix envisagent le départ.
Le rapport apporte cependant une nuance importante : vouloir partir ne signifie pas être en mesure de le faire.
AmericasBarometer utilise désormais un Emigration Readiness Score, qui mesure non seulement l’intention, mais aussi la probabilité déclarée de partir et les démarches concrètes déjà entreprises.
Ainsi, malgré les 59 % d’Haïtiens qui envisagent l’émigration, seulement 11 % se situent dans la catégorie de préparation élevée au départ.
Le résultat dessine une réalité plus complexe : une très forte aspiration au départ coexiste avec des obstacles économiques, documentaires et pratiques qui empêchent une grande partie de la population de transformer cette aspiration en projet concret.
Les auteurs soulignent d’ailleurs que les difficultés persistantes en Haïti montrent que les pressions migratoires peuvent rester critiques même lorsque les intentions d’émigration diminuent.
Haïti parmi les pays les plus touchés par les gangs
La sécurité constitue le troisième volet de cette exception haïtienne.
Une analyse spécifique de l’AmericasBarometer consacrée à la criminalité des gangs place Haïti, avec l’Équateur et le Pérou, parmi les pays où la victimisation attribuée à des groupes criminels est la plus élevée des Amériques.
Le rapport rappelle également qu’une estimation de 2025 situait le taux d’homicide haïtien à 68 pour 100 000 habitants, devant l’Équateur à 50,9.
Depuis la collecte des données, la géographie de la violence s’est encore transformée.
Une étude récente de la Global Initiative Against Transnational Organized Crime décrit un déplacement croissant des opérations des groupes armés vers les campagnes, avec enlèvements, vols de bétail, barrages routiers et attaques mobiles. Reuters souligne que cette évolution expose désormais des communautés rurales jusqu’ici moins directement touchées par la violence organisée. (Reuters)
Le bilan humain continue parallèlement de s’alourdir. Plus de 3 050 personnes ont été tuées au premier semestre 2026, tandis que le nombre de déplacés internes a atteint environ 1,47 million. (Reuters)
Cette extension territoriale de l’insécurité intervient au pire moment pour un pays qui doit organiser un scrutin national nécessitant le déplacement de personnel, de matériel électoral et d’électeurs sur l’ensemble du territoire.
Le paradoxe haïtien : vouloir voter tout en voulant partir
Pris ensemble, les résultats dessinent un paradoxe particulièrement frappant.
Une large majorité des Haïtiens considère les élections comme importantes pour l’avenir du pays. Dans le même temps, 59 % envisagent de partir, 78 % ont récemment connu l’insécurité alimentaire et l’approbation de l’exécutif tombe à 11 %.
Ce ne sont pas nécessairement des contradictions.
Ils peuvent plutôt traduire deux aspirations simultanées : chercher une issue individuelle à la crise tout en espérant une issue collective par le rétablissement d’institutions démocratiques fonctionnelles.
Cette interprétation est cohérente avec l’une des conclusions centrales du rapport : les intentions migratoires restent fortement déterminées par l’insécurité économique, la faim, la criminalité et les défaillances de gouvernance. Les chercheurs rapprochent cette dynamique de la notion de « survival emigration », ou émigration de survie : le départ devient une réponse à l’accumulation de crises plutôt qu’à un facteur unique.
Une exception haïtienne dans une région qui commence à respirer
C’est finalement le contraste régional qui donne aux chiffres haïtiens toute leur portée.
Dans la majorité des pays étudiés, le pessimisme économique diminue. L’insécurité alimentaire recule. La perception de l’insécurité s’améliore légèrement. Les intentions d’émigration diminuent. Et, pour la première fois depuis une génération, le soutien à la démocratie remonte. (Vanderbilt University)
Haïti bénéficie de certains de ces mouvements — notamment d’une baisse significative des intentions d’émigration — mais reste à l’écart de l’amélioration sur plusieurs indicateurs essentiels.
Le rapport le formule sans ambiguïté : alors que les difficultés économiques et sociales se sont atténuées dans une grande partie des Amériques, l’effondrement de l’État en Haïti a laissé l’écrasante majorité de la population en situation d’insécurité alimentaire.
Le constat prend une dimension particulière à trois mois du premier tour électoral actuellement prévu le 13 décembre.
La difficulté du processus haïtien ne consiste donc pas seulement à organiser matériellement une élection dans un environnement dominé par l’insécurité.
Elle consiste à reconstruire la confiance démocratique dans un pays où une partie considérable de la population ne voit plus l’État répondre à ses besoins les plus élémentaires.
Le message qui ressort de l’AmericasBarometer 2026 est à cet égard moins électoral que structurel : le retour aux urnes peut rétablir une légitimité institutionnelle, mais il ne suffira pas, à lui seul, à restaurer la confiance.
Pour que la démocratie redevienne crédible aux yeux des citoyens, elle devra également produire ce que les Haïtiens réclament depuis des années : sécurité, nourriture, services publics et perspective d’un avenir suffisamment viable pour que partir ne demeure pas, pour une majorité, une option envisagée.
— Zile News | Données & Analyse
Méthodologie — L’AmericasBarometer 2026 couvre 21 pays. En Haïti, contrairement à la plupart des pays latino-américains où les entretiens ont été réalisés en face-à-face, l’enquête a été conduite par téléphone mobile selon une méthode de composition aléatoire. La collecte régionale s’est déroulée entre le 30 juillet 2025 et le 6 juillet 2026. Le rapport précise que les données utilisées sont pondérées lorsque nécessaire et que les estimations comportent des intervalles de confiance.
Consulter le Center for Global Democracy et l’AmericasBarometer 2026

