À trois mois du scrutin prévu le 13 décembre, Haïti s’apprête à modifier une nouvelle fois son cadre électoral. Selon des informations confirmées obtenues par Zile News, le décret électoral et le calendrier seront réexaminés mercredi en Conseil des ministres. Après deux décrets électoraux successifs, une première modification du texte actuellement en vigueur, plusieurs reports et des échéances déjà prolongées, cette nouvelle révision met en lumière les difficultés du gouvernement et du Conseil électoral provisoire à stabiliser un processus attendu depuis près de dix ans. À ces tâtonnements institutionnels s’ajoute une crise sécuritaire qui a déplacé près de 1,5 million de personnes et bouleversé la géographie électorale du pays.
PORT-AU-PRINCE, 13 septembre 2026 — Dix ans après les dernières élections organisées en Haïti, le retour aux urnes devait avoir une date : le 13 décembre 2026.
Trois mois avant cette échéance, cette date est de nouveau sur la table.
Selon des informations confirmées obtenues par Zile News, le décret électoral sera modifié mercredi en Conseil des ministres. La date du 13 décembre, l’inscription des candidats ainsi que d’autres dispositions du processus seront reconsidérées.
La décision intervient au moment où plusieurs indicateurs montrent que le calendrier adopté en juillet ne correspond plus au rythme réel du processus : les inscriptions des électeurs restent très éloignées des objectifs annoncés, l’enregistrement des candidats a déjà dû être prolongé, les modalités de participation de la diaspora ne sont toujours pas opérationnelles publiquement et le projet de Constitution devant être soumis à la population reste attendu.
Mais la nouvelle révision soulève aussi une question plus large : pourquoi, après des mois de préparation les règles et les échéances du retour aux urnes ne sont-elles toujours pas stabilisées ?
Deux décrets électoraux et des règles plusieurs fois révisées
Depuis décembre 2025, le processus a connu une succession inhabituelle de modifications.
Un premier décret électoral a été adopté le 1er décembre 2025.
Au printemps, l’adoption de nouvelles dispositions par l’Exécutif a obligé le CEP à reporter les opérations d’inscription des électeurs et d’enregistrement des candidats, initialement prévues respectivement les 1er et 13 avril. Le Conseil avait alors reconnu l’impact de ces changements sur son calendrier. (Juno7)
Un deuxième décret électoral a ensuite été adopté le 2 juin 2026, remplaçant le précédent.
Mais ce nouveau cadre n’a tenu qu’un mois sans modification.
Le 2 juillet, après des discussions entre le CEP et l’Exécutif, un décret modificatif est venu changer plusieurs dispositions du texte du 2 juin. Le site officiel du CEP présente aujourd’hui le décret du 2 juin et son modificatif comme le cadre juridique régissant le processus électoral. (CEP HAITI)
Mercredi, ce même décret doit donc être modifié une deuxième fois, selon les informations de Zile News.
En moins de dix mois, Haïti aura ainsi connu deux décrets électoraux successifs et deux modifications du second, alors même que les opérations électorales sont déjà engagées.
Des calendriers qui ne cessent de bouger
Les textes ne sont pas les seuls à avoir changé.
Les échéances ont elles aussi été régulièrement déplacées.
Les opérations prévues en avril ont d’abord été reportées. Un premier calendrier envisageait ensuite un premier tour le 30 août 2026. Après l’adoption du nouveau cadre juridique, le CEP a publié fin juillet un nouveau calendrier fixant finalement le premier tour présidentiel et législatif au 13 décembre 2026, avec un second tour et les élections territoriales le 21 février 2027. (Le Nouvelliste)
Début septembre, nouveau réaménagement.
Face aux difficultés rencontrées par les partis et groupements politiques, notamment pour satisfaire à l’obligation d’enregistrer 30 000 membres, le CEP a prolongé le processus de candidatures jusqu’au 14 octobre.
Au 2 septembre, seulement 21 des 105 structures politiques agréées avaient réussi à enregistrer leurs 30 000 membres.
Le calendrier officiel prévoit désormais la publication de la liste définitive des candidats agréés le 14 octobre. (CEP HAITI)
À peine cette modification annoncée, une nouvelle révision se prépare donc mercredi — cette fois avec la date même du premier tour parmi les échéances à reconsidérer.
Cette succession de corrections traduit à la fois l’extrême difficulté d’organiser des élections dans les conditions actuelles et les tâtonnements du CEP et de l’Exécutif dans la construction du processus.
À J-30, toujours très loin des 3 à 4 millions d’électeurs
Le registre électoral offre aujourd’hui la mesure la plus concrète du décalage entre le calendrier et son exécution.
Les inscriptions ont commencé le 20 juillet, avec un déploiement progressif des Centres d’inscription et de vote.
Début août, Jacques Desrosiers, alors président du CEP, avait fixé publiquement un objectif de 3 à 4 millions d’électeurs inscrits avant la clôture du registre le 13 octobre.
Le nombre de centres a depuis fortement augmenté. Le CEP indiquait au début de septembre qu’environ 1 200 CIV étaient opérationnels à travers le pays. (CEP HAITI)
Mais l’augmentation du nombre de centres n’a pas produit l’accélération nécessaire des inscriptions.
Au 10 septembre, le dernier chiffre public recoupé faisait état d’environ 551 700 électeurs inscrits.
À trente jours de la date actuellement prévue pour la clôture, il faudrait donc enregistrer environ 81 600 électeurs par jour pour atteindre 3 millions, et près de 115 000 par jour pour atteindre 4 millions.
Entre le 6 et le 10 septembre, le rythme observé était d’environ 11 200 inscriptions quotidiennes.
L’écart est considérable.
Le 8 septembre, Le Nouvelliste relevait que, plus d’un mois et demi après le lancement des opérations, le processus n’avait toujours pas atteint le million d’inscrits.
Le même jour, le secrétaire général de l’OEA, Albert Ramdin, appelait à accélérer les inscriptions, la délivrance des cartes d’identification et les préparatifs électoraux.
Fait notable, Ramdin a depuis précisé qu’il n’avait jamais spécifiquement soutenu la date du 13 décembre, expliquant avoir volontairement évité de se prononcer sur cette échéance précise.
L’insécurité bouleverse l’équation électorale
Attribuer tous ces retards aux seules hésitations institutionnelles serait toutefois ignorer la contrainte majeure qui pèse sur l’ensemble du processus : Haïti tente d’organiser ses premières élections depuis une décennie au milieu de l’une des plus graves crises sécuritaires de son histoire récente.
Plus de 3 050 personnes ont été tuées durant le premier semestre 2026, selon des données des Nations unies rapportées par Reuters. Plus de 21 000 personnes ont été tuées depuis 2022.
Environ 1,47 million de personnes, soit près de 12 % de la population, sont aujourd’hui déplacées à l’intérieur du pays. Quelque 5,8 millions font face à des niveaux élevés d’insécurité alimentaire. (Reuters)
Cette crise n’est plus limitée à Port-au-Prince.
Une analyse publiée début septembre par l’Observatoire d’Haïti de la Global Initiative Against Transnational Organized Crime relève une expansion croissante des groupes armés vers les zones rurales, avec enlèvements, vols de bétail, barrages routiers et opérations mobiles, alors que l’essentiel de la réponse sécuritaire reste concentré sur la capitale. (Reuters)
Pour le CEP, les conséquences sont directement électorales.
L’insécurité complique l’ouverture et le fonctionnement des CIV, la circulation du personnel et du matériel, l’accès des citoyens aux centres d’inscription et, à terme, l’installation des bureaux de vote.
Elle pose surtout une question que le calendrier ne peut résoudre à lui seul : où doivent voter près d’un million et demi d’Haïtiens qui ne vivent plus là où ils résidaient avant la crise ?
Une géographie électorale qui n’est plus celle d’il y a dix ans
Les déplacements massifs ont profondément modifié la répartition de la population.
Des quartiers se sont vidés tandis que d’autres communes ont absorbé des dizaines de milliers de déplacés. Certaines zones ne disposent plus d’une présence normale de l’État ; d’autres connaissent des litiges anciens de délimitation administrative qui compliquent déjà le rattachement électoral des citoyens.
L’Ouest avait d’ailleurs été exclu du lancement initial des inscriptions le 20 juillet en raison des contraintes sécuritaires et d’accessibilité.
Le CEP continue aujourd’hui d’ouvrir progressivement de nouveaux centres. Le 1er septembre, il a notamment installé un CIV à la SONAPI pour desservir Cité-Soleil et les zones environnantes et annoncé des efforts supplémentaires à Arcahaie, Cabaret, La Gonâve et dans la région des Palmes. (CEP HAITI)
Le défi n’est donc pas seulement d’atteindre un chiffre national.
Il faut construire un registre électoral territorialement crédible dans un pays dont la carte démographique a été bouleversée par la violence.
La diaspora : le droit de voter, mais toujours pas le dispositif
Une autre partie potentiellement importante de l’électorat reste dans l’attente.
Le décret électoral prévoit la participation des Haïtiens vivant à l’étranger à l’élection présidentielle et le dispositif référendaire prévoit également leur participation à la consultation constitutionnelle.
Mais à un mois de la fermeture actuellement prévue du registre, les modalités permettant concrètement aux membres de la diaspora de s’inscrire puis de voter depuis l’étranger n’ont toujours pas été rendues opérationnelles publiquement.
Le CEP a mené des consultations, notamment au Canada, sur les mécanismes d’inscription et les modalités techniques du vote extérieur.
Mais encore le 7 septembre, aucune procédure complète n’avait été communiquée aux électeurs concernés. (Le Nouvelliste)
Là encore, le temps nécessaire ne se limite pas à l’adoption d’un texte : il faudra ensuite informer les électeurs, ouvrir les dispositifs d’inscription, vérifier leur identité, organiser les lieux de vote et mettre en place les mécanismes de contrôle.
Le projet constitutionnel lui aussi rattrapé par le calendrier
À cette accumulation s’ajoute la consultation constitutionnelle, actuellement prévue le même jour que le premier tour.
Le décret référendaire impose la publication du projet de Constitution dans Le Moniteur, en français et en créole au moins 60 jours avant la consultation.
Si le référendum reste fixé au 13 décembre, le texte devra donc être publié autour du 14 octobre au plus tard.
Cette période correspond désormais presque exactement à la clôture actuelle du registre électoral et à la publication de la liste définitive des candidats agréés.
Il faudra ensuite informer la population du contenu du texte sur lequel elle sera appelée à se prononcer.
La concentration des échéances devient ainsi particulièrement frappante : en l’espace de quelques jours à la mi-octobre devraient se terminer ou se matérialiser plusieurs des opérations les plus importantes d’un processus national commencé seulement quelques mois auparavant.
Dix ans d’attente
C’est cette accumulation qui donne à la nouvelle modification annoncée mercredi une portée qui dépasse un simple ajustement technique.
Haïti n’a plus organisé d’élections depuis 2016. Depuis, les mandats électifs ont progressivement expiré, jusqu’à laisser le pays sans représentants nationaux issus d’un scrutin en exercice. Reuters rappelle que les gouvernements successifs ont reporté les élections dans un contexte d’aggravation continue de la violence armée.
Depuis près d’une décennie, chaque transition devait préparer le retour aux urnes.
En 2026, pour la première fois depuis longtemps, un processus matériel est effectivement engagé : des électeurs s’inscrivent, des CIV fonctionnent, les partis enregistrent leurs membres, les candidats commencent leurs démarches et un calendrier existe.
C’est précisément pourquoi les modifications répétées deviennent politiquement et institutionnellement sensibles.
Après dix ans d’attente, la crédibilité du processus dépend désormais autant de la capacité à organiser les élections que de la capacité à fixer des règles et des échéances suffisamment réalistes pour ne plus devoir les modifier quelques semaines plus tard.
Mercredi, plus qu’une nouvelle date
Le Conseil des ministres de mercredi ne devra donc pas simplement déplacer quelques échéances.
La nouvelle architecture devra répondre simultanément à plusieurs problèmes : combien de temps supplémentaire donner aux inscriptions ? Comment intégrer la diaspora ? Comment achever les candidatures ? Comment articuler le calendrier avec la consultation constitutionnelle ? Comment adapter la carte électorale aux déplacements de population ? Et surtout, quelles conditions sécuritaires doivent être réunies pour permettre réellement aux électeurs de voter ?
Le gouvernement et le CEP disposent également d’une expérience récente qui devrait permettre d’éviter une nouvelle sous-estimation de ces contraintes.
Le premier tour est déjà passé du 30 août au 13 décembre. Les inscriptions ont été retardées. Les candidatures ont été prolongées. Deux décrets électoraux se sont succédé. Le second a déjà été modifié et le sera de nouveau mercredi.
La difficulté n’est donc plus d’identifier les obstacles. Ils sont désormais documentés.
Pendant près de dix ans, la question posée en Haïti était de savoir quand les élections reviendraient.
Depuis juillet, une réponse semblait enfin avoir été trouvée : le 13 décembre 2026.
Trois mois avant cette date, elle doit être réécrite.
La question essentielle de mercredi ne sera donc pas seulement de connaître la nouvelle date.
Après dix ans sans élections, le prochain calendrier sera surtout jugé sur une chose : la possibilité réelle de le respecter.




