Continental Strategy, puis Roger Stone. Après 314 940 dollars de paiements rapportés dans les déclarations FARA du premier cabinet, le gouvernement haïtien engage désormais 780 000 dollars auprès de Drake Ventures. Reste une question que Port-au-Prince n’a pas publiquement clarifiée : le nouveau mandat remplace-t-il le précédent ou ouvre-t-il un deuxième canal d’influence à Washington ?
PORT-AU-PRINCE / WASHINGTON, 22 septembre 2026 — Le gouvernement haïtien vient de confier à Roger Stone, vétéran de la politique américaine et allié de longue date de Donald Trump, la représentation de ses intérêts auprès du gouvernement des États-Unis.
La société de Stone, Drake Ventures LLC, a conclu avec le ministère haïtien des Affaires étrangères et des Cultes un contrat d’un an d’une valeur de 780 000 dollars, soit 65 000 dollars par mois.
Sa mission est formulée largement : conseiller le gouvernement haïtien, défendre ses intérêts auprès des autorités américaines et informer Port-au-Prince des évolutions de la politique fédérale susceptibles d’affecter le pays.
Le contrat est entré en vigueur le 2 septembre 2026.
Mais Stone n’arrive pas sur un terrain vierge.

Avant Stone, Continental Strategy
En février 2025, la République d’Haïti avait déjà engagé Continental Strategy LLC, dirigée par Carlos Trujillo, ancien ambassadeur des États-Unis auprès de l’Organisation des États américains sous Donald Trump.
Le contrat initial prévoyait 35 000 dollars par mois, soit 420 000 dollars sur douze mois. Sa mission couvrait notamment la représentation des intérêts haïtiens auprès des décideurs américains, la promotion du commerce et des investissements et l’accompagnement du gouvernement dans ses relations avec Washington.
Le contrat prévoyait en outre sa poursuite au-delà de la période initiale selon les conditions prévues entre les parties.
Un Supplemental Statement déposé auprès du Department of Justice le 30 mars 2026 mentionnait toujours la Republic of Haiti comme mandant étranger de Continental Strategy.
Les données financières de cette déclaration ont surtout fait apparaître un chiffre : 314 940 dollars de paiements attribués au gouvernement haïtien sur une période de moins de quatre mois, entre octobre 2025 et février 2026.
Six mois après ce dépôt, le ministère des Affaires étrangères signe avec Drake Ventures pour 65 000 dollars mensuels.
Les deux missions présentent des similitudes évidentes : représentation auprès des autorités américaines, défense des intérêts du gouvernement et accompagnement dans ses relations avec Washington.
À ce stade, aucun document public examiné ne permet cependant d’affirmer que les deux cabinets sont aujourd’hui rémunérés simultanément.
C’est précisément le point qui doit être clarifié.
Si le contrat Continental a pris fin, à quelle date et pour quel montant total ?
S’il demeure en vigueur, comment ses responsabilités se distinguent-elles de celles désormais confiées à Roger Stone ?
Qui est Roger Stone ?
Le nom du nouveau représentant d’Haïti donne au contrat une dimension particulière.
Roger Stone évolue dans les coulisses de la politique américaine depuis plus d’un demi-siècle.
Ses premières activités politiques nationales remontent à la campagne de Richard Nixon en 1972. Stone a lui-même raconté avoir utilisé à cette époque des méthodes clandestines contre les adversaires démocrates de Nixon. Il est resté toute sa vie fasciné par l’ancien président, dont il porte le visage tatoué dans le dos. (The Washington Post)
Mais c’est au début des années 1980 qu’il devient l’un des acteurs de la transformation du commerce de l’influence à Washington.
Avec Paul Manafort et Charlie Black, Stone participe à la création de Black, Manafort & Stone. La firme développe un modèle alors particulièrement puissant : travailler sur les campagnes électorales tout en représentant auprès du pouvoir des entreprises et d’autres clients cherchant à influencer les décisions fédérales.
Le Washington Post décrit la firme comme l’une de celles qui ont contribué à redéfinir la manière dont lobbying, campagnes électorales et accès politique pouvaient être combinés à Washington. (The Washington Post)
Et parmi ses premiers clients figure un jeune promoteur immobilier new-yorkais :
Donald Trump.
Stone avait rencontré Trump par l’intermédiaire de l’avocat Roy Cohn. Il introduit ensuite la Trump Organization parmi les clients de sa firme et intervient sur différents dossiers réglementaires et commerciaux du promoteur. (The Washington Post)
Cette relation traversera les décennies.
Stone jouera notamment un rôle dans les premières réflexions présidentielles de Trump et restera durablement associé à son univers politique.
C’est donc un professionnel dont la valeur réside autant dans la connaissance des mécanismes de Washington que dans un réseau personnel constitué pendant plus de cinquante ans de politique américaine.
De l’influence à la justice
Le parcours de Stone comporte également un chapitre judiciaire majeur.
En novembre 2019, un jury fédéral l’a reconnu coupable de sept chefs : obstruction d’une enquête du Congrès sur les ingérences russes dans l’élection présidentielle de 2016, cinq fausses déclarations au Congrès et manipulation d’un témoin. (Department of Justice)
Il a été condamné en février 2020 à 40 mois de prison, deux années de liberté surveillée et une amende de 20 000 dollars. (Department of Justice)
Stone n’a finalement pas purgé cette peine de prison.
Le 10 juillet 2020, Donald Trump a commué sa peine. Puis, le 23 décembre 2020, il lui a accordé une grâce présidentielle complète. (Department of Justice)
Cette histoire judiciaire est indissociable de sa relation avec Trump : le président qui avait été son client et son allié politique est également celui qui l’a soustrait à l’exécution de sa peine de prison puis l’a gracié.
Un retour dans l’influence internationale
En 2026, Stone apparaît de nouveau dans le registre américain des représentants d’intérêts étrangers.
Les archives officielles FARA de DCI Group AZ LLC comportent notamment une déclaration Short-Form à son nom. (E-Filing System) D’autres dossiers étrangers ont ensuite associé son activité de représentation à plusieurs mandants internationaux.
Le contrat haïtien marque une nouvelle étape : cette fois, c’est directement Drake Ventures, sa propre société, qui est engagée pour représenter les intérêts du gouvernement haïtien.
Le choix est donc loin d’être anodin.
Haïti ne recrute pas seulement un consultant en affaires publiques. Le gouvernement fait appel à un homme dont la carrière s’est construite précisément à l’intersection de la stratégie électorale, du lobbying, des réseaux politiques et de l’accès aux centres de pouvoir américains.
Stone a lui-même longtemps cultivé l’image du political dirty trickster et de l’« agent provocateur ». Ces expressions appartiennent à son propre personnage public ; elles ne constituent pas une qualification juridique de son activité.
Un phénomène plus large : la bataille d’influence autour d’Haïti
Le contrat Stone s’inscrit par ailleurs dans un phénomène beaucoup plus vaste.
Les registres FARA montrent que plusieurs acteurs haïtiens ou directement liés aux affaires haïtiennes disposent désormais de leurs propres relais à Washington.
Le gouvernement n’est donc plus le seul à chercher à influencer la manière dont Haïti est compris et traité dans la capitale américaine.
En 2026, Institut Macaya a notamment engagé Mercury Public Affairs. Son mandat comprend des contacts avec les décideurs américains, le monde des affaires et la U.S. Chamber of Commerce ainsi qu’une stratégie de communication destinée à promouvoir ses positions.
Le conseiller-président Emmanuel Vertilaire a également bénéficié d’une représentation distincte enregistrée aux États-Unis.
Dans le domaine économique, Sorini, Samet & Associates apparaît encore dans les registres FARA pour des activités liées au Centre de facilitation des investissements à travers l’Association des Industries d’Haïti.
Ces mandats ne doivent pas être confondus avec les contrats de l’État. Ils n’ont ni les mêmes clients, ni nécessairement les mêmes objectifs ou les mêmes sources de financement.
Mais leur multiplication révèle une évolution importante.
Washington est devenu un terrain de compétition d’influence autour d’Haïti.
Gouvernement, responsables politiques, secteur privé et organisations haïtiennes peuvent y porter leurs propres analyses, priorités et intérêts auprès du Congrès, de l’administration et des milieux économiques américains.
La question n’est donc plus seulement de savoir combien Haïti dépense en lobbying.
Elle est aussi de savoir qui parle d’Haïti à Washington, au nom de qui et avec quel message.
Lorsque plusieurs acteurs disposent simultanément de leurs propres intermédiaires, la compétition porte aussi sur la capacité à définir auprès des décideurs américains ce qui doit être considéré comme la priorité haïtienne.
Une stratégie qui demande à être expliquée
C’est dans cet environnement que doit être replacé le contrat de Roger Stone.
Le recours à des lobbyistes par un gouvernement étranger est légal aux États-Unis, sous réserve notamment des obligations prévues par le FARA. Ce mécanisme permet justement au public de connaître les mandants, certaines activités et les flux financiers déclarés.
Pour Haïti, la question relève donc moins de l’existence du lobbying que de la cohérence de la stratégie et de la transparence dans l’utilisation des fonds publics.
Le gouvernement peut aujourd’hui répondre précisément à quelques questions : Continental Strategy représente-t-elle toujours la République d’Haïti ? Combien lui a-t-il été versé au total ? Son mandat a-t-il été clôturé avant la signature avec Drake Ventures ? Pourquoi Roger Stone a-t-il été choisi ? Quelle ligne budgétaire finance les 780 000 dollars de son contrat ? Et quels résultats mesurables sont attendus de cette nouvelle représentation ?
Les documents disponibles permettent d’établir l’existence des deux contrats et les montants déclarés. Ils ne permettent pas, à ce stade, d’affirmer que Continental Strategy et Drake Ventures sont rémunérées simultanément.
Mais ils font apparaître une évolution beaucoup plus nette : en moins de deux ans, le gouvernement haïtien a successivement choisi deux intermédiaires particulièrement connectés aux réseaux républicains américains — d’abord Carlos Trujillo, puis Roger Stone.
La question essentielle dépasse donc désormais les deux contrats :

