Haïti ou la trahison des élites : l’urgence de sortir du silence 

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Depuis trop longtemps, le drame haïtien ne se joue pas seulement dans les rues, sous les balles des gangs ou dans les antichambres du pouvoir. Il se joue aussi, et peut-être surtout, dans le silence assourdissant de ceux qui savent. Dans ce pays devenu un champ de ruines, nous avons institutionnalisé une tragédie nationale : la mise à l’écart systématique des plus capables au profit des médiocres. 

Regardons la réalité en face. Depuis des décennies, le contrat social haïtien offre à ses enfants un choix absurde, un quatuor infernal dont les issues sont autant de renoncements.  

Le premier choix est celui de la politique, cet enfer où, pour survivre, il faut souvent se vautrer dans la médiocrité ambiante, perdant son âme pour gagner un strapontin.  

Le second est l’exil : on plie bagage, on cherche ailleurs l’air respirable que le pays nous refuse, et on abandonne la terre-mère à ses fossoyeurs. 

Le troisième est celui de l’opposition, cette noble galère où l’on espère, où l’on lutte dans l’insécurité et la précarité, en attendant des jours meilleurs qui ne viennent jamais.  

Enfin, il y a le quatrième chemin, le plus emprunté, le plus confortable en apparence, mais le plus mortifère : le silence. On se tait. On baisse les yeux. On fait semblant de ne pas voir l’ingérence étrangère, l’incurie généralisée, l’école qui s’effondre, l’hôpital qui manque de tout, et ce peuple courageux qu’on laisse crever dans l’indifférence générale. 

Ce silence, il faut oser le dire, est une lâcheté collective. Quand les « bonnes têtes », les ingénieurs, les médecins, les intellectuels, les artistes, les entrepreneurs intègres se terrent chez eux ou derrière leurs écrans, ils ne protègent pas leur tranquillité : ils signent l’arrêt de mort de la nation. Ce mutisme est une forme de léthargie sociale aussi dangereuse que les balles perdues. En nous taisant, nous laissons le champ libre aux médiocres. En nous protégeant, nous offrons le pays en pâture aux prédateurs. 

Aujourd’hui, le pays a atteint le point de non-retour. Nous ne sommes plus à la veille de l’effondrement : nous sommes en plein dedans. Les gangs dictent leur loi, l’État est fantomatique, et le peuple haïtien, ce peuple de héros, est livré à lui-même, réduit à survivre dans un territoire sans loi. 

Dans ce chaos, il n’y a plus de place pour la peur. Il n’y a plus de place pour la zone de confort. Le temps est révolu où l’on pouvait se dire « je ne fais pas de politique » comme on se lave les mains. Aujourd’hui, ne pas faire de politique, c’est faire le jeu du désordre. Le temps est révolu où l’on pouvait regarder ailleurs en se disant que « ce n’est pas mon problème ». 

Nous lançons un cri d’alarme, un appel à l’insurrection des consciences. Il est impératif que toutes les bonnes énergies, ici et dans la diaspora, montent au créneau. Il faut que les compétences sortent de l’ombre. Il ne s’agit pas de prendre les armes, mais de prendre ses responsabilités. Il faut que l’ingénieur accepte de réparer ce pont, que le médecin aille dans ce dispensaire, que l’enseignant refuse que l’histoire soit falsifiée, que l’entrepreneur refuse de payer la dîme aux gangs. Il faut que les cadres de la diaspora arrêtent de regarder Haïti comme un projet de vacances ou un tombeau, et qu’ils viennent, physiquement ou intellectuellement, poser leur pierre. 

Le salut d’Haïti ne viendra ni de l’étranger, ni d’un messie providentiel. Il viendra de cette masse critique de citoyens capables qui décideront, enfin, de briser la glace. Briser le silence. Refuser la médiocrité. 

Il est temps de choisir un cinquième chemin : celui de l’engagement patriotique sans filet, celui de la sortie de crise par le haut. Car une nation qui enterre ses talents est une nation qui se condamne à mourir. Et nous, nous voulons vivre. Debout, compétences haïtiennes ! La patrie vous appelle. Le silence vous a trop longtemps rendus complices. Il est l’heure de mettre la main à la pâte. Il est l’heure de sauver ce qui peut encore l’être. 

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