Le nouveau tronçon construit à Jimaní s’inscrit dans le durcissement du dispositif dominicain de contrôle de sa frontière avec Haïti, alors que les deux pays viennent de relancer leur dialogue sur la sécurité, les migrations et les économies illicites.
SAINT-DOMINGUE / PORT-AU-PRINCE, 5 septembre 2026 — Le gouvernement dominicain a lancé samedi la construction de 14,5 kilomètres supplémentaires de la barrière qui sépare partiellement la République dominicaine d’Haïti, renforçant un dispositif devenu l’un des principaux instruments de la politique de sécurité et de contrôle migratoire du président Luis Abinader.
Les travaux, engagés à Jimaní, dans la province d’Independencia, correspondent à une nouvelle extension de la « verja perimetral fronteriza », la barrière périmétrique déployée progressivement le long des quelque 390 kilomètres de frontière terrestre séparant les deux pays.
L’annonce a été officiellement confirmée samedi par la présidence dominicaine.
Le lancement du chantier a été présidé par le ministre dominicain de la Défense, le lieutenant-général Carlos Antonio Fernández Onofre, accompagné notamment du commandant général de l’armée, le major-général Jimmy Arias Grullón, et de responsables civils et militaires locaux.
Un ouvrage de 13 pieds de haut
Le nouveau tronçon doit s’étendre sur 14,5 kilomètres et atteindre une hauteur de 13 pieds, soit près de quatre mètres.
Selon les informations communiquées par les autorités dominicaines, il comprendra six tours de surveillance, 35 ouvrages d’évacuation des eaux ainsi que des voies destinées au déplacement et au patrouillage des forces militaires de part et d’autre de la structure.
L’objectif affiché est de faciliter la surveillance, la mobilité des unités militaires et leur capacité d’intervention rapide.
Le chantier se situe dans la Hoya de Enriquillo, face au lac Azuei — appelé Lago Enriquillo ou Lago del Fondo du côté dominicain selon les zones et usages géographiques —, dans une région considérée comme particulièrement sensible en raison des mouvements transfrontaliers de personnes et de marchandises.
Les autorités dominicaines affirment que le secteur a longtemps constitué un point de passage utilisé pour le transport irrégulier de marchandises et diverses activités illicites.
El Gobierno del presidente Luis Abinader, a través del Ministerio de Defensa (MIDE), dejó iniciada la construcción de 14.5 kilómetros correspondientes a la segunda etapa de la verja perimetral fronteriza en Jimaní, provincia Independencia, una obra de alto valor estratégico que… pic.twitter.com/XidmL6FGJj
— El Demócrata Multimedios (@eldemocratard) September 5, 2026
Jimaní, un point stratégique du commerce avec Haïti
Le choix de Jimaní n’est pas anodin.
La ville constitue l’une des principales portes commerciales entre Haïti et la République dominicaine et accueille un important marché binational. Son passage frontalier est également emprunté par un volume significatif de poids lourds, de camions et de conteneurs assurant une partie des échanges entre les deux économies.
Saint-Domingue présente ainsi le nouveau dispositif comme ayant une double fonction : renforcer le contrôle sécuritaire de la frontière tout en favorisant la canalisation du commerce vers les points de passage officiels.
Le gouvernement affirme que la nouvelle infrastructure doit notamment permettre de lutter plus efficacement contre le trafic de marchandises, la contrebande et d’autres activités illicites, tout en sécurisant le commerce légal.
Une pièce de la stratégie « Frontera Fuerte »
Cette extension ne constitue pas une opération isolée.
Elle s’inscrit dans la stratégie « Frontera Fuerte », présentée par Luis Abinader en juin comme un dispositif intégré associant renforcement militaire, infrastructures physiques et moyens technologiques.
Le président dominicain avait alors annoncé le déploiement de 1 500 militaires supplémentaires, venant s’ajouter aux quelque 9 500 hommes déjà positionnés dans la zone frontalière, ainsi qu’une accélération de l’extension de la barrière.
« Nous n’allons pas permettre à ces bandes de s’approcher de notre frontière », avait averti Abinader en référence aux groupes armés opérant en Haïti.
La stratégie prévoit également une réorganisation de la frontière en huit zones opérationnelles et l’utilisation accrue de drones, caméras, systèmes de surveillance et autres moyens technologiques.
La barrière est ainsi progressivement conçue non comme un simple mur, mais comme une infrastructure de surveillance intégrée.
Une partie du dispositif déjà installé comprend notamment de la fibre optique, des caméras thermiques, des capteurs et des systèmes permettant la transmission en temps réel d’informations vers les centres de commandement dominicains.
Un projet engagé depuis 2022
La construction de la barrière actuelle a commencé en 2022, sous le premier mandat de Luis Abinader.
La première phase a concentré les travaux sur plusieurs points jugés stratégiques ou vulnérables dans les provinces de Montecristi, Dajabón, Elías Piña, Independencia et Pedernales.
La frontière n’est donc pas entièrement fermée par une structure physique. Le gouvernement privilégie jusqu’à présent la construction dans certains corridors considérés comme prioritaires, combinée au déploiement militaire dans les autres secteurs.
La première phase avait été conçue autour d’une cinquantaine de kilomètres de structures physiques. Une deuxième étape beaucoup plus ambitieuse a ensuite été envisagée, avec plus d’une centaine de kilomètres supplémentaires à différents endroits de la frontière.
En février dernier, Abinader avait indiqué que 13,5 kilomètres supplémentaires étaient déjà en construction dans le cadre de cette deuxième phase.
Le nouveau chantier de Jimaní confirme donc la volonté de poursuivre l’extension progressive du dispositif vers les secteurs jugés les plus sensibles.
Une accélération sur fond de crise sécuritaire haïtienne
Le renforcement de la frontière intervient alors que la République dominicaine suit avec une inquiétude croissante l’évolution de la crise sécuritaire en Haïti.
L’expansion territoriale des groupes armés, les trafics transfrontaliers et la possibilité d’un accroissement des mouvements migratoires ont conduit Saint-Domingue à traiter la situation haïtienne comme un enjeu direct de sécurité nationale.
Les autorités dominicaines ont ainsi renforcé simultanément les effectifs militaires, les infrastructures, les capacités de surveillance et les contrôles migratoires.
Le ministre de la Défense, Carlos Fernández Onofre, affirmait encore cette semaine que les infrastructures déjà construites avaient permis une forte diminution de certaines activités criminelles transfrontalières, notamment les vols de véhicules, de motos et de bétail dans plusieurs secteurs.
Les chiffres avancés par les autorités sur l’efficacité du dispositif restent toutefois essentiellement issus des évaluations gouvernementales dominicaines.
Une construction qui intervient deux jours après un dialogue Haïti–République dominicaine
Le calendrier de l’annonce est particulièrement notable.
Deux jours seulement avant le lancement du chantier, les ministres des Affaires étrangères haïtien et dominicain se sont rencontrés à Dajabón.
La ministre haïtienne des Affaires étrangères et des Cultes, Raina Forbin, et son homologue dominicain, Víctor “Ito” Bisonó, ont discuté le 3 septembre de plusieurs dossiers directement liés à la frontière.
Selon la déclaration publiée à l’issue de cette rencontre, les deux gouvernements ont notamment abordé la sécurité frontalière, la lutte contre les économies illicites, les migrations, la formalisation du commerce et des investissements ainsi que la connectivité aérienne.
Les deux parties ont également convenu de renforcer les mécanismes de coopération permettant une meilleure gouvernance de la sécurité frontalière et des questions migratoires.
La rencontre s’est déroulée dans les installations du parc industriel CODEVI, à Dajabón, et les deux délégations ont insisté sur leur volonté de maintenir un dialogue bilatéral fondé sur « le respect mutuel et le bon voisinage ».
Cette séquence diplomatique donne au lancement du chantier de Jimaní une dimension particulière : Saint-Domingue renforce physiquement et militairement sa frontière tout en cherchant parallèlement à rétablir des mécanismes de dialogue avec Port-au-Prince.
Sécurité d’un côté, interdépendance économique de l’autre
Cette double approche illustre la complexité de la relation entre les deux pays partageant l’île d’Hispaniola.
La République dominicaine considère la sécurisation de sa frontière comme une prérogative souveraine et présente la barrière comme un outil de lutte contre la migration irrégulière, les trafics et la criminalité transfrontalière.
Mais les économies des zones frontalières demeurent étroitement interdépendantes.
Les marchés de Dajabón, Jimaní, Elías Piña et Pedernales jouent un rôle important dans les échanges commerciaux, particulièrement pour les communautés haïtiennes dépendantes des importations en provenance de République dominicaine.
La stratégie dominicaine consiste donc de plus en plus à fermer les passages informels tout en renforçant et organisant les corridors commerciaux officiels.
Abinader a parallèlement annoncé des projets de modernisation des marchés binationaux et le développement d’infrastructures logistiques dans les provinces frontalières.
Un chantier qui avance toutefois moins vite que les budgets annoncés
L’expansion de la barrière se heurte également à des contraintes d’exécution.
Selon les données de la Direction générale du budget dominicaine rapportées cette semaine par la presse locale, 399,1 millions de pesos dominicains avaient été exécutés à la fin août sur une enveloppe de 1,5 milliard de pesos prévue pour le projet en 2026, soit environ 26,6 % des crédits disponibles.
Le rythme d’exécution financière apparaît ainsi nettement inférieur au temps écoulé dans l’année budgétaire.
Le gouvernement ne publie par ailleurs pas systématiquement l’ensemble des données relatives à l’avancement physique du dispositif, certaines informations étant considérées comme relevant de la sécurité nationale.
La frontière devient une infrastructure de sécurité permanente
Au-delà des 14,5 kilomètres annoncés samedi, l’évolution du projet traduit un changement plus profond de la politique dominicaine à l’égard de sa frontière avec Haïti.
Longtemps caractérisée par une combinaison de postes officiels et de nombreux corridors informels, la frontière est progressivement transformée en espace de contrôle militaire et technologique permanent.
Barrières physiques, routes de patrouille, tours d’observation, fibre optique, vidéosurveillance, drones et augmentation des effectifs militaires composent désormais un dispositif conçu pour fonctionner de manière intégrée.
Pour Saint-Domingue, il s’agit de renforcer la souveraineté nationale et d’empêcher que la détérioration sécuritaire en Haïti ne se traduise par une augmentation des menaces transfrontalières.
Pour Haïti, cette transformation pose parallèlement des enjeux économiques, migratoires et diplomatiques considérables, notamment pour les populations et les circuits commerciaux dépendant quotidiennement de la frontière.
L’ouverture du nouveau chantier à Jimaní intervient ainsi dans un moment paradoxal de la relation bilatérale : jamais depuis plusieurs années les deux gouvernements n’avaient affiché aussi clairement leur volonté de rétablir le dialogue sur la sécurité et le commerce, tandis que, dans le même temps, la séparation physique entre les deux territoires continue de se renforcer.


