Il y a des victoires qui dépassent les trophées. Des mots qui deviennent des ponts. Et des voix qui portent tout un peuple.
À seulement 21 ans, Milenchy Carthousia Pierre, étudiante haïtienne en sociologie, inscrit son nom avec éclat dans le cœur de la francophonie. Le 18 mars 2026, elle a remporté le premier prix du concours d’écriture de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), une distinction dédiée aux étudiants internationaux. Mais au-delà du prix, c’est une mission qu’elle a accomplie : raconter Haïti.

Sous le thème « Mon pays, c’est », Milenchy n’a pas simplement écrit — elle a ressenti, elle a transmis, elle a fait vibrer. Dans chacune de ses phrases, Haïti respire. Dans chacune de ses images, Haïti se relève. Elle a su dire la beauté dans la complexité, la lumière dans les blessures, et l’espérance dans les silences.
Le comité de sélection ne s’y est pas trompé : un texte « éblouissant », porté par un ton d’une justesse rare, une richesse lexicale remarquable et des rimes internes qui captivent dès les premières lignes. Mais ce qu’ils ont surtout reconnu, c’est une vérité — celle d’un pays raconté avec amour, dignité et profondeur.
Dans le cadre du Mois de la Francophonie, à travers le programme Allô, ce concours visait à rassembler les voix du monde autour de la langue française. Et parmi toutes ces voix, celle de Milenchy s’est élevée, claire, forte, inoubliable.
Aujourd’hui, elle n’a pas seulement gagné un concours. Elle a fait rayonner Haïti. Elle a rappelé que notre histoire mérite d’être dite, écrite, partagée — avec courage et avec grâce.
Chapo ba pou ou, Milenchy.
Ou se fyète nou. Ou se vwa nou. Kontinye briye, paske limyè w la ap klere byen lwen.
1ER PRIX
Texte de Milenchy Carthousia Pierre
MON PAYS, C’EST
Si vous me conviez à rompre le silence pour évoquer ma terre, je le ferai avec une ferveur
presque sacrée.
Je vous dirai que mon pays est la perle des Antilles, une émeraude levée du tumulte des vagues.
La Citadelle Laferrière, colosse de pierre et de ciel, monte la garde sur le sanctuaire de nos cœurs.
Depuis l’aube de notre liberté, elle veille, immobile et immense, comme une prière gravée dans le roc.
Mon pays est le compas, battement royal qui force le sourire même aux lèvres de ceux que la vie a trop éprouvés.
Il est l’union insolente du soleil et de la pluie, deux forces contraires qui, en se heurtant, trempent l’acier de notre endurance.
Il est le konbit, ce cercle sacré de mains jointes où la fatigue devient fraternité.
Mon pays est le vaudou, souffle ancien, fil invisible tendu entre la mémoire des ancêtres et la marche obstinée des vivants.
Il est la mer qui berce et la montagne qui protège, deux remparts dressés contre l’effacement de nos espérances.
Il est le parchemin de notre peau, encre profonde où s’écrit une épopée que nul n’avait osé imaginer.
Une lumière noire, éclat souverain né des ténèbres, une clarté si droite qu’elle oblige le monde à soutenir son regard.
Sur son drapeau, il porte le rouge du sacrifice et le bleu de l’infini, alliance de feu et d’horizon pour rappeler à l’univers qu’ici a battu le premier cœur noir arraché à toutes les chaînes.
Mais si je dois parler sans voile, alors j’avouerai ceci: Haïti est une toile où la douleur et la splendeur se nouent sans répit.
Aujourd’hui, mon pays n’est plus seulement l’émeraude des flots.
Il est la fumée suspendue au-dessus de la capitale, les quartiers où la nuit refuse le sommeil.
Les détonations remplacent les berceuses, et chaque crépuscule devient une leçon d’insomnie.
Des familles marchent sur leur propre sol comme sur une terre étrangère, sans maison, mais jamais sans honneur.
Nous, la jeunesse, on nous nomme «l’avenir».
Mais comment devenir demain quand aujourd’hui est incertain?
Nous portons sur nos épaules le rêve d’une lignée entière, l’angoisse cousue à même la peau.
Et pourtant, chez nous, survivre n’est pas une coïncidence: c’est un art.
On apprend à respirer sous l’orage, appeler cela la vie, et continuer.
Ce chaos ne nous embellit pas, il nous fortifie.
Là où le monde ne distingue que nos ruines, nous élevons une force invisible.
Je ne sais pas pourquoi je l’aime encore.
Peut-être parce qu’on ne renie pas la terre qui nous a appris à nous tenir debout quand tout vacille.
Haïti m’a façonnée dans la braise de ses rêves.
Je suis ce qu’elle m’a donné, ce qu’elle m’a pris, mais surtout ce qu’elle m’a appris à devenir:
ni fragile, ni parfaite, simplement fière, résiliente et vivante.
À ceux qui me demandent de traduire le rythme de mon sang, je réponds que cela ne se dit pas.
Cela se ressent.
Et si l’on m’interroge encore sur mes origines, je ne baisserai plus les yeux.
Je ne chercherai plus d’excuses.
Je dirai, avec la voix claire:
Je viens d’un pays debout.
Je viens d’Haïti.

