À vous, les jeunes d’Haïti,
Dans le fracas des crises qui semblent tout emporter — sécuritaire, économique, sociale —, dans ce bruit de fond permanent qui voudrait réduire l’existence à la survie, à la peur ou au découragement, il est une vérité que le chaos ne pourra jamais confisquer : votre vie est brève, et elle est unique.
Cette précipité n’est pas une malédiction, mais un impératif. Parce que le temps est compté, il n’est plus à gaspiller. Le premier terrain de la reconstruction, le seul sur lequel personne ne peut exercer de pouvoir à votre place, c’est vous-même. Avant de songer à rebâtir un pays, il faut se rebâtir soi. Ce qu’on appelle « devenir soi » : trouver au fond de vous cette singularité, cette étincelle qui résiste à l’uniformité du désespoir. Qui êtes-vous, vraiment, une fois retirés les masques que la crise vous impose ?
Devenir soi n’est pas un repli égoïste. C’est la condition première du courage collectif. Cela commence par une exigence radicale envers soi-même. Se fixer un objectif, si modeste soit-il, et s’y tenir avec une discipline de forgeron. Travailler. Travailler encore. Avec sérieux. Pas seulement pour gagner son pain, mais pour sculpter sa propre valeur, ériger en soi une forme de méritocratie personnelle, quand celle de la nation est en faillite.
Mais attention : cette exigence ne doit pas se muer en dureté envers les autres. Devenir soi, c’est aussi s’ouvrir. Être indulgent, tendre la main, comprendre que l’autre se débat, lui aussi, dans les mêmes décombres. Car le projet de soi n’a de sens que s’il est habité par une question permanente, une boussole : « Ce que je fais, peut-il être meilleur pour mon pays ? »
C’est cette pensée de l’utilité pour autrui, cette permanence du souci de l’autre, qui donne son vrai sens à une vie. Elle transforme la simple survie en destin. Elle répond à la légèreté vertigineuse de notre existence par le poids solennel du devoir : pour qu’Haïti soit vivable pour nous, il faut œuvrer à ce qu’elle le soit après nous.
Nous vivons l’heure de l’analyse glaçante. Les structures vacillent, les promesses mentent. Dans cette nudité du réel, une seule voie se dessine : celle d’une génération qui refusera de se définir par ce qu’elle subit, mais par ce qu’elle construit en elle et autour d’elle. Rien n’est facile. Tout semble conçu pour faire échouer. Mais une chose est certaine : si nous ne faisons rien, l’échec est garanti.
Alors, cherchez. Travaillez. Exigez de vous. Soyez ouverts. Pensez à ceux qui viendront après. C’est dans ce creuset individuel et exigeant que se forge l’acier dont Haïti a besoin pour éviter le déclin. Votre quête d’unicité, loin d’être une fuite, est le premier acte, fondamental et politique, de la résurrection. Le pays qui naîtra de ces cendres ne sera pas l’œuvre d’hommes providentiels, mais la somme de milliers de jeunes qui auront décidé, obstinément, de devenir.
C’est le seul projet qui vaille. C’est le vôtre. Commencez maintenant.


