Haïti face au vertige démocratique : le peuple peut-il voter contre sa propre liberté ? 

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Si le peuple est souverain, peut-il décider que la démocratie n’a plus sa raison d’être ? Cette question n’est ni théorique ni lointaine. Elle nous regarde droit dans les yeux, ici, en Haïti, terre née d’un cri de liberté lancé contre l’ordre du monde. Une nation qui s’est levée, en 1804, pour proclamer que nul ne pouvait être propriété d’un autre, que la dignité humaine ne se négocie pas, même à la pointe des baïonnettes. 

Et pourtant, deux siècles plus tard, nous voilà confrontés à un vertige : celui d’une démocratie fatiguée, contestée, parfois rejetée par un peuple épuisé par l’instabilité, la pauvreté et la violence. Mais peut-on, au nom de cette lassitude légitime, consentir à l’effacement des principes mêmes qui fondent notre existence politique ? 

La réponse est sans ambiguïté : non. Une démocratie ne peut pas voter sa propre disparition sans trahir sa mission historique. C’est précisément pour éviter ce suicide collectif que s’impose la règle de droit, ce rempart fragile mais indispensable contre les emballements du moment et les colères passagères. 

L’État de droit affirme une vérité essentielle : il existe des principes que même la majorité ne peut abolir. Le vote populaire, aussi sacré soit-il, n’est pas un blanc-seing. Il est borné par des valeurs supérieures, conquises au prix de luttes acharnées. En Haïti, ces valeurs sont inscrites dans notre mémoire collective avant même d’être gravées dans nos Constitutions successives. 

La Constitution de 1987, née des décombres de la dictature, n’est pas un simple texte juridique. Elle est un serment. Celui de ne plus jamais accepter l’arbitraire, la peur, la confiscation des libertés. Elle consacre le respect des droits fondamentaux, la dignité de la personne humaine, l’interdiction de la peine de mort, l’attachement aux libertés publiques. Ces acquis ne sont pas des options politiques : ils sont les cicatrices et les promesses de notre histoire. 

Revenir sur ces fondements — remettre en cause l’abolition de la peine de mort, nier les droits des femmes, affaiblir les libertés individuelles — serait un reniement. Un reniement de 1804. Un reniement de 1986. Un reniement de toutes celles et ceux qui ont payé de leur vie le simple droit de parler, de penser, de choisir. 

Haïti n’est pas une démocratie par accident. Elle est une démocratie par nécessité historique. Notre adhésion aux grandes conventions internationales, notre appartenance à l’Organisation des Nations unies, ne relèvent pas d’un mimétisme diplomatique. Elles sont le prolongement naturel de notre combat fondateur : celui de l’universalité de la liberté. S’en détourner aujourd’hui serait se couper de cette filiation, s’isoler du monde et affaiblir encore davantage notre souveraineté réelle. 

Car la souveraineté ne se mesure pas à la capacité de tout détruire, mais à celle de préserver ce qui est juste. Une majorité peut gouverner, elle ne peut pas opprimer. Elle peut décider, elle ne peut pas humilier. Elle peut réformer, elle ne peut pas effacer l’humanité au nom de l’efficacité ou de la colère. 

À l’heure où la démocratie vacille partout dans le monde, où l’autoritarisme avance masqué sous les habits de l’ordre et de la sécurité, Haïti doit se souvenir de ce qu’elle représente. Nous ne sommes pas un pays comme les autres. Nous sommes la preuve vivante que la liberté peut naître contre toutes les dominations. 

Défendre l’État de droit aujourd’hui, ce n’est pas défendre un système abstrait ou un élitisme juridique. C’est défendre l’âme même de la nation. C’est refuser que la fatigue, la peur ou le désespoir nous conduisent à abandonner ce que nos ancêtres ont arraché à l’impossible. 

Car une démocratie qui renonce à ses principes au nom du peuple cesse de servir le peuple. Elle devient l’ombre d’elle-même. Et Haïti, plus que toute autre nation, sait ce que coûte le renoncement à la liberté. 

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