Drogue : Haïti reste sur la liste américaine des principaux pays de transit, aux côtés de la République dominicaine

Date:

WASHINGTON — Haïti figure de nouveau parmi les 23 pays identifiés par les États-Unis comme principaux pays de transit de drogues ou de production de drogues illicites. La République dominicaine figure également sur cette liste publiée par Washington pour l’exercice fiscal 2027. Cette classification confirme l’importance persistante d’Hispaniola dans les routes régionales du narcotrafic. Pour Haïti, la question prend une dimension particulière alors que l’affaiblissement de l’État, le contrôle territorial exercé par les groupes armés et la porosité des frontières créent un environnement particulièrement vulnérable aux trafics transnationaux.

Le constat n’est pas nouveau, mais sa répétition est significative.

Dans sa détermination pour l’exercice fiscal 2026, signée le 8 septembre 2025, le président Donald Trump avait déjà inscrit Haïti et la République dominicaine parmi 23 pays considérés comme des « major drug transit or major illicit drug producing countries ».

Un an plus tard, la nouvelle détermination présidentielle pour l’exercice 2027 maintient les deux pays qui se partagent l’île d’Hispaniola sur cette liste.

Haïti : une géographie particulièrement vulnérable

La position d’Haïti dans ces circuits s’explique d’abord par sa géographie.

Le pays se trouve entre les zones de production d’Amérique du Sud, les autres îles de la Caraïbe et le marché nord-américain.

Une évaluation de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) décrit Haïti comme un pays de transbordement principalement pour la cocaïne et le cannabis, les cargaisons pouvant entrer par bateau ou avion, via des ports publics, privés ou informels ainsi que des pistes clandestines. (UNODC)

Le problème est amplifié par l’étendue du territoire à surveiller.

L’ONUDC relève environ 1 771 kilomètres de côtes et une frontière terrestre de 392 kilomètres avec la République dominicaine, alors que les capacités de la police, des douanes, de la surveillance frontalière et des garde-côtes haïtiens restent très limitées. (UNODC)

Le Département d’État américain a également identifié les frontières poreuses d’Haïti comme permettant le transit de cocaïne provenant d’Amérique du Sud et de marijuana en provenance de Jamaïque vers les marchés américains. (State Department)

Le problème haïtien a cependant changé de dimension

La vulnérabilité d’Haïti au trafic de stupéfiants n’est pas nouvelle.

Ce qui rend la situation actuelle beaucoup plus préoccupante est la transformation parallèle des groupes armés.

La question n’est plus seulement celle de cargaisons utilisant un territoire faiblement surveillé comme point de passage.

L’ONUDC décrit une situation dans laquelle des groupes criminels lourdement armés s’attaquent aux ports, routes, infrastructures stratégiques, bureaux de douane, commissariats, tribunaux, prisons, entreprises et quartiers. (UNODC)

Cette évolution crée un risque supplémentaire : lorsque l’État perd le contrôle de portions de son territoire, de ses axes routiers ou de ses côtes, ces espaces peuvent devenir particulièrement difficiles à surveiller contre les trafics transnationaux.

Et les trafics ne doivent pas être examinés séparément.

Drogue, armes, contrôle territorial, extorsion et blanchiment peuvent appartenir au même écosystème criminel.

C’est précisément ce qui fait de la question du narcotrafic un enjeu de sécurité nationale pour Haïti et non simplement une question de police antidrogue.

Une inquiétude américaine : éviter l’émergence d’un « narco-État »

Cette préoccupation apparaît désormais jusque dans la politique américaine envers Haïti.

Dans un rapport transmis au Congrès en mars 2026 sur les options permettant de combattre la déstabilisation d’Haïti, le Département d’État inscrit explicitement parmi les objectifs américains le rétablissement d’un niveau minimal de sécurité et de stabilité permettant notamment d’éviter l’apparition d’un « narco-state », un narco-État, ainsi que des mouvements migratoires massifs et irréguliers. (HaitiDocs)

La formulation est significative.

Elle montre que, pour Washington, la lutte contre les gangs en Haïti et la lutte contre les réseaux criminels transnationaux ne sont plus nécessairement deux dossiers distincts.

C’est aussi dans ce contexte que les États-Unis soutiennent le renforcement des capacités de la Police nationale d’Haïti, notamment dans le domaine de la lutte antidrogue. (State Department)

Et de l’autre côté de la frontière : la République dominicaine

La présence simultanée d’Haïti et de la République dominicaine sur la liste américaine montre que le problème dépasse largement la frontière entre les deux pays.

Mais les situations ne sont pas identiques.

Le Département d’État décrit depuis longtemps la République dominicaine comme un pays clé de transit de la cocaïne sud-américaine, notamment à destination de l’Amérique du Nord et de l’Europe. (State Department)

Les saisies récentes donnent une idée des volumes auxquels les autorités dominicaines sont confrontées.

Le 17 avril 2026, une opération conduite par la Direction nationale de contrôle des drogues dominicaine (DNCD), avec l’appui notamment de la DEA américaine, a permis de saisir 1 707 kilogrammes de cocaïne au large de Pedernales, près de la frontière avec Haïti. La DEA a présenté cette interception de 1,7 tonne comme l’une des plus importantes saisies récentes du pays. (DEA)

Mais Washington souligne parallèlement la coopération étroite des autorités dominicaines.

En mai dernier, la DEA a publiquement salué l’engagement du gouvernement de Luis Abinader et décrit sa relation avec la DNCD comme l’une de ses collaborations internationales les plus solides dans la région. (DEA)

Pour Haïti, la question essentielle est celle des capacités de l’État

C’est précisément là que la situation haïtienne devient plus préoccupante.

Haïti possède une longue façade maritime, une frontière terrestre difficile à contrôler, des institutions de sécurité disposant de ressources limitées et, surtout, des territoires et infrastructures dont l’État ne contrôle plus pleinement l’accès.

Ces vulnérabilités intéressent nécessairement les organisations criminelles internationales.

La réponse ne peut donc pas se limiter à davantage d’opérations ponctuelles de saisie de stupéfiants.

Elle pose la question de la capacité d’Haïti à surveiller ses ports, aéroports, côtes, pistes clandestines, postes frontaliers et circuits financiers, mais aussi à enquêter, poursuivre et condamner les acteurs impliqués dans ces réseaux.

Elle pose également une autre question essentielle : celle du suivi de l’argent.

Le narcotrafic international ne peut fonctionner durablement sans mécanismes permettant de déplacer, dissimuler ou réinvestir ses revenus.

La lutte contre les stupéfiants rejoint donc directement celle contre le blanchiment d’argent, la corruption, la contrebande et le financement des organisations criminelles.

Haïti reste sur la liste en 2027 : le signal à ne pas banaliser

La présence d’Haïti sur la liste américaine n’est ni nouvelle ni, en elle-même, une condamnation de l’État haïtien.

Washington prend même soin de préciser que cette classification peut s’appliquer à un pays dont le gouvernement coopère activement dans la lutte antidrogue.

Mais sa reconduction pour l’exercice 2027 intervient dans un contexte radicalement différent de celui d’il y a dix ou vingt ans : affaiblissement de l’autorité de l’État, expansion territoriale des groupes armés, fragilisation des institutions judiciaires et policières et développement d’économies criminelles de plus en plus structurées.

C’est cette combinaison qui donne aujourd’hui à la classification américaine une importance particulière pour Haïti.

Le problème n’est donc pas simplement que des stupéfiants transitent par le pays.

La question beaucoup plus grave est de savoir qui contrôle les routes par lesquelles ils transitent, qui en tire profit, où va l’argent et jusqu’à quel point ces revenus criminels peuvent renforcer des groupes armés déjà capables de contester l’autorité de l’État.

Et derrière cette question s’en trouve une autre, plus fondamentale encore : Haïti dispose-t-elle aujourd’hui des institutions capables d’empêcher son territoire de devenir un maillon encore plus important des réseaux criminels transnationaux ?

La nouvelle détermination américaine ne répond pas à cette question.

Mais en maintenant, une année supplémentaire, Haïti et la République dominicaine parmi les principaux pays de transit ou de production de drogues illicites, elle rappelle que le narcotrafic doit désormais être considéré comme l’une des dimensions majeures de la crise sécuritaire régionale. (The White House)

Détermination présidentielle américaine FY2026 — document officiel

Nouvelle « Major’s List » FY2027 publiée par la Maison-Blanche

Share post:

Les + Populaires

Plus d'Articles
Similaires

Candidat(e)s aux prochaines élections, lisez le dernier rapport de la Banque mondiale (Rapport)

Alors qu’Haïti se prépare, dans un calendrier électoral devenu de plus en plus incertain, à choisir ses prochains dirigeants, la Banque mondiale vient de publier un document qui devrait figurer parmi les lectures obligatoires de tous ceux qui ambitionnent de gouverner le pays. Son constat est sévère : sept années consécutives de contraction économique, près d’un Haïtien sur deux sous le seuil international de pauvreté, 1,47 million de déplacés et une économie profondément désarticulée par l’insécurité. Mais le rapport ne s’arrête pas au diagnostic. Il identifie aussi les secteurs, les territoires et les réformes à partir desquels une reprise reste possible.

« Haïti est au bord du précipice » : Henry Wooster expose la stratégie américaine devant le Sénat

« Haiti is on the precipice. » Haïti est au bord du précipice. Interrogé cette semaine devant le Sénat américain sur la situation du pays qu’il vient de quitter, Henry Wooster a livré l’une des descriptions les plus directes de la stratégie actuelle de Washington : contenir la crise, maintenir la stabilité autant que possible, empêcher ses conséquences d’atteindre les côtes américaines et conduire, désormais, une réponse sécuritaire passée de l’appui aux forces de l’ordre à des « opérations offensives de combat ».

Élections en Haïti : sept présidentiables inscrits, seulement 28 structures franchissent le seuil des 30 000 membres

À moins d’un mois de la nouvelle date limite fixée pour l’inscription des candidats, le processus électoral avance encore lentement. Au 16 septembre, seulement sept candidats à la présidence, 117 au Sénat et 311 à la députation avaient été enregistrés sur la plateforme du Conseil électoral provisoire (CEP), tandis que seules 28 des 105 structures politiques agréées avaient franchi le seuil des 30 000 membres requis pour poursuivre l’inscription de leurs candidats.

Élections en Haïti : le nouveau délai du CEP fait voler en éclats le calendrier du 13 décembre

Le calendrier électoral haïtien vient de subir un nouveau bouleversement majeur. En accordant aux partis et groupements politiques jusqu’au 9 octobre 2026 pour inscrire leurs candidats en ligne et déposer leurs pièces, le Conseil électoral provisoire (CEP) rend désormais incompatible, à paramètres constants, l’enchaînement des opérations qu’il avait lui-même fixé pour conduire au premier tour du 13 décembre. Et le CEP annonce déjà la suite : parallèlement à cette nouvelle prolongation, l’institution confirme officiellement qu’elle poursuit des discussions avec les acteurs politiques et le gouvernement « dans la perspective d’une modification du Décret électoral en vigueur ».