Au cœur de la tourmente que traverse Haïti, il devient impossible de détourner le regard. La crise actuelle n’est plus seulement politique : elle est globale, systémique, existentielle. Elle ronge les institutions, détruit les repères sociaux et mine le peu d’espoir collectif encore debout. L’État s’effrite, la société s’effondre, la nation s’épuise.
Pourtant, de ce chaos peut encore naître un sursaut. Car si l’histoire d’Haïti est faite de luttes et de renaissances, celle-ci appelle plus que jamais une révolution, au sens noble du terme : un redressement profond, une refondation lucide, une transformation concertée.
Une crise totale et durable
Depuis plusieurs années, le pays s’enfonce dans une spirale d’insécurité, de pauvreté et de désinstitutionalisation. Les gangs dictent leur loi dans des zones entières du territoire, pendant que les autorités semblent impuissantes à rétablir l’ordre. L’économie, asphyxiée, n’offre plus de perspectives. La jeunesse, découragée, fuit en masse ou s’enlise dans l’inaction. L’éducation publique se délite, la santé se privatise, l’environnement se dégrade, la confiance collective s’érode.
La centralisation du pouvoir, héritée d’un autre siècle, a étouffé les provinces et concentré les ressources dans une capitale débordée. Entre l’État et le citoyen, une série d’intermédiaires, souvent corrompus, captent les maigres flux économiques. Résultat : la mobilité sociale est bloquée, le mérite découragé, la résignation généralisée.
Des réformes évidentes, mais jamais engagées
Les chantiers nécessaires ne sont pas inconnus. Ils sont au contraire largement partagés par la société haïtienne. Tout le monde sait qu’il faut décentraliser l’administration, réformer la fiscalité, refonder l’école, renforcer la justice, relancer l’agriculture, protéger l’environnement et restaurer la sécurité. Mais ces réformes, dites « d’évidence », restent lettre morte. Elles ne se feront pas sans un choc politique majeur, une sorte de Big Bang national capable de remettre le pays sur ses rails. Une telle transformation n’a rien d’utopique. Elle suppose simplement une volonté collective, une préparation méthodique et un consensus sur les priorités. Plusieurs nations l’ont fait avant nous.
La France, en 1945 puis en 1958, a su refonder ses institutions après la guerre et la crise politique. L’Allemagne, détruite en 1945, a reconstruit son économie sur la rigueur et la discipline. Le Rwanda, après 1994, a choisi la réconciliation et la décentralisation pour repartir. Ces pays prouvent qu’un peuple, quand il s’unit autour de l’essentiel, peut renaître de ses ruines.
Une révolution du bon sens, pas du chaos
Haïti n’a pas besoin d’une nouvelle flambée de violence ni d’une gesticulation politique sans lendemain. Ce dont le pays a besoin, c’est d’une révolution du bon sens : une révolution tranquille, consensuelle, ordonnée, mais déterminée. Une révolution qui renoue avec l’idée de bien commun, de justice, de travail et de respect des institutions. Le pays ne peut plus se permettre de détruire ce qu’il lui reste d’infrastructure, de culture ou d’énergie humaine. Il ne peut plus tolérer les pillages, les incendies, les prédations. L’heure n’est plus à la colère stérile, mais à la reconstruction.
Le besoin d’un leadership de conviction
Rien ne changera sans femmes et hommes de courage — non pas des ambitieux en quête de pouvoir, mais des serviteurs de la nation, porteurs d’une cause, d’une éthique, d’une vision. Haïti a besoin d’un leadership de conviction, capable de fédérer les forces vives autour d’un projet de redressement collectif. Ce n’est pas un luxe politique, c’est une nécessité historique.
Un dernier appel
Haïti n’est pas condamnée. Mais elle touche à la limite du supportable. Si elle veut survivre, elle doit rompre avec la fuite en avant, la prédation, le cynisme. Il est encore temps — mais il est temps maintenant. À condition d’oser ce sursaut national qui, seul, peut rendre au pays sa dignité perdue et à son peuple la confiance qu’il mérite.


