Il y a des départs qui laissent le silence plus lourd que la nuit. Celui de Dadou Pasquet, figure magistrale de la musique haïtienne, en fait partie. Légendaire guitariste, compositeur, chanteur, maître du Konpa moderne et fondateur du Magnum Band, Dadou s’est éteint à 72 ans, laissant derrière lui une œuvre colossale et une empreinte qui ne s’effacera jamais. Sa disparition, confirmée par sa famille, bouleverse Haïti, la Caraïbe et toute la diaspora musicale qui le considérait comme l’un de ses plus grands architectes sonores. 

L’exigence, la droiture et le génie 

Né le 19 août 1953 à Port-au-Prince, André « Dadou » Pasquet a immédiatement donné le ton d’une vie taillée pour la grande musique. Neveu des illustres Dodòf, Richard et Alexandre Legros, il grandit dans un environnement d’excellence où l’exigence artistique n’était pas une option. 

Les musiciens se souviendront de lui comme d’un homme droit, respectueux, ouvert, méticuleux jusqu’à la moindre note. Le public, lui, gardera l’image d’un guitariste au toucher unique, d’un maestro habité et d’un interprète dont la voix reconnaissable entre mille portait émotion et puissance. Avec une trentaine d’albums au compteur, Dadou laisse une discographie essentielle, référence absolue pour comprendre l’évolution du Konpa moderne. 

Des débuts éclatants : Tabou Combo 

Dès le début des années 70, Dadou éclate au grand jour au sein du mythique Tabou Combo. 

Aux côtés de Shoubou et Yvon Mondesir, il forme un trio vocal d’une rare intensité, signant quatre albums marquants. La scène haïtienne découvre alors un jeune prodige, capable d’assimiler salsa, jazz, funk, blues, reggae, et de les faire dialoguer avec l’âme du Konpa. Cette période forge son identité : exigence, innovation, élégance musicale. 

Magnum Band : la révolution 

En juin 1976, l’histoire bascule. Dadou fonde, avec son frère Tico, le Magnum Band, formation avant-gardiste dont le nom résonne encore comme un symbole de liberté. Leur slogan et morceau emblématique, La seule différence, exprime parfaitement l’ambition du groupe : repousser les frontières, enrichir le Konpa, l’ouvrir à toutes les influences caribéennes et afro-américaines. Jazz, funk, reggae, calypso, blues et poésie engagée : la signature Magnum devient immédiatement reconnaissable. La voix puissante et chaude de Dadou y ajoute une profondeur qui deviendra sa marque. 

Le groupe s’entoure de musiciens d’exception : 

Tico Pasquet, Nestor Azérot, André Dejean, Camille Armand, Laurent Ciceron, Nasser Chery, Jean-Paul Marie-Luce, David Lacombe, Louis Pommier, S. Lucien Benjamin… Une véritable constellation. 

Leur rayonnement dépasse les frontières : 

  • Jeux Olympiques d’Atlanta (1996) 
  • Festivals majeurs en Dominique 
  • Tournées dans la Caraïbe, les États-Unis, l’Europe 

Jusqu’en 2022, leur passage en Martinique provoque un engouement tel qu’il faut ajouter des dates. 

Un artiste complet, un esprit libre 

Guitariste d’exception, mais aussi auteur, compositeur, arrangeur, interprète, Dadou maîtrisait tous les rythmes. De Chercher la vie à Cosmique, d’Évolution à son interprétation bouleversante de Ne me quitte pas dans Live at Berkeley, il a constamment repoussé les limites. Son influence est mondiale : même Carlos Santana reprendra Mabouya—renommé Foo Foo—preuve de la portée universelle de son œuvre. 

Le dernier cadeau : Dadou en solo 

Le 13 janvier 2024, au festival Fenêtres sur Haïti, Dadou surprend le public du Tropiques Atrium en se présentant sous son propre nom. Sur une partition résolument jazz, il dévoile toute sa maîtrise, toute sa liberté, toute sa maturité musicale. Le public martiniquais, fasciné, assiste à un moment de grâce. 

ChapoBa Maestro 

Aujourd’hui, Haïti perd un génie. La Caraïbe perd un repère. Le monde perd une voix, un guitariste, un créateur. Mais Dadou Pasquet laisse ce que seuls les maîtres laissent : une œuvre qui ne meurt pas, une musique qui continue de respirer, une différence qui ne s’éteindra jamais. 

La seule différence… c’était toi. Dadou. 

ChapoBa à toi.