En novembre 1803, sur les hauteurs détrempées de Vertières, se joua l’un des épisodes les plus saisissants et les plus décisifs de l’histoire universelle. En quelques heures d’un affrontement d’une intensité rare, l’armée indigène — composée d’anciens esclaves, de marrons, de cultivateurs, de chefs aguerris par treize années de lutte — infligea à l’armée napoléonienne l’une de ses plus humiliante défaites.
Cette bataille ne fut pas seulement l’acte fondateur de l’indépendance proclamée le 1er janvier 1804 : elle fit trembler l’un des plus puissants empires du monde, réduisit à néant le projet colonial de Napoléon et déstabilisa de manière irréversible l’ordre racial et esclavagiste qui dominait la planète. Vertières fut un séisme moral, politique et militaire.
Et pourtant, plus de deux siècles après, cette victoire hors du commun n’occupe pas la place qui lui revient dans la conscience mondiale. Vertières est un sommet de l’histoire de la liberté humaine, et pourtant l’une des victoires les plus volontairement effacées de la mémoire internationale.
Comme l’a démontré l’historien Jean-Pierre Le Glaunec, la France a longtemps appliqué une véritable « règle de l’oubli » face à cette défaite jugée trop lourde pour son récit national. L’empire français, vaincu par une armée noire auto-libérée, ne pouvait aisément intégrer cette vérité dans sa mythologie. Le silence, la minimisation et l’effacement ont donc servi de politique mémorielle, là où d’autres nations auraient célébré la grandeur de leurs résistants.
En Haïti, au contraire, Vertières est devenu un pilier identitaire, transmis dans les salles de classe, célébré dans les discours officiels, honoré dans les cérémonies. Mais ce souvenir, pour sacré qu’il soit, demeure parfois figé dans une symbolique qui ne suffit plus à guider une nation en quête de repères.
Dès lors, une question s’impose, implacable : Comment un peuple capable de l’exploit militaire le plus improbable de son époque peut-il aujourd’hui, deux cent vingt-deux ans plus tard, se retrouver enfermé dans une transition démocratique interminable, en peine de retrouver la voie de la souveraineté, de la stabilité et de la prospérité ?
La réponse tient peut-être dans la manière dont nous regardons Vertières.
Vertières n’est pas un simple souvenir.
Vertières est une pédagogie.
Vertières est un modèle.
Vertières est un appel.
C’est le rappel qu’un peuple, même blessé, même vulnérable, peut renverser les structures qui l’oppriment lorsqu’il agit avec lucidité, discipline et cohésion.
C’est la démonstration qu’aucune nation n’est condamnée tant qu’elle conserve la volonté morale de dire non à l’inacceptable.
C’est la preuve irréfutable que la liberté ne jaillit pas du chaos, mais de l’organisation ; qu’elle ne naît pas de la division, mais de l’unité ; qu’elle ne se conquiert pas dans l’attentisme, mais dans l’action.
Aujourd’hui, Haïti semble parfois s’éloigner de l’esprit de Vertières, étouffée par la fragmentation politique, la violence imposée par des groupes armés, les ingérences multiples, l’érosion institutionnelle et la perte de confiance collective.
Mais si la nation a vacillé, elle n’a pas perdu sa source. L’esprit de Vertières demeure. Il n’est pas éteint. Il attend. Et c’est dans la jeunesse que cet esprit trouve son refuge.
Cette jeunesse qui, trop souvent, manque de perspectives mais jamais de talent ; qui manque de sécurité mais jamais d’intelligence ; qui manque d’opportunités mais jamais de dignité. Elle porte en elle une puissance que la nation doit réveiller. Par le savoir, l’innovation, l’engagement civique, la création et l’audace, elle peut relancer ce que les héros de 1803 ont commencé : une nation debout par elle-même.
Il faut donc enseigner Vertières autrement : non comme une date récité à voix basse, mais comme une méthode de libération ; non comme un monument figé, mais comme un moteur national ; non comme un rituel annuel, mais comme une éthique civique. Car Vertières nous enseigne une vérité fondamentale : l’impossible n’existe que lorsque le peuple l’accepte.
Les soldats de 1803 n’avaient ni technologies, ni soutiens, ni moyens financiers. Ils n’avaient que leur intelligence stratégique, leur discipline collective et la certitude absolue qu’ils étaient les artisans de leur propre liberté.
C’est cet état d’esprit — plus encore que la victoire militaire — que la jeunesse haïtienne doit raviver. Le monde peut vouloir oublier Vertières. Mais Haïti ne doit jamais l’oublier. Car la voie de notre relèvement passe par la même verticalité morale, la même audace collective, la même volonté souveraine.
Vertières n’est pas derrière nous : Vertières est devant. C’est en relevant la tête comme à Vertières que la nation retrouvera son chemin.


