PORT-AU-PRINCE, 25 août 2026 — Au terme de trois années de présence diplomatique en Haïti, l’ambassadeur du Canada, André François Giroux, laisse derrière lui une série de prises de position qui auront marqué le débat sur la crise haïtienne. De la sécurité aux élections, en passant par la gouvernance, la lutte contre la corruption, le rôle de la communauté internationale et le renforcement des institutions nationales, le diplomate canadien a défendu une ligne constante : l’aide internationale peut accompagner Haïti, mais elle ne peut se substituer aux Haïtiens dans la construction de leur avenir.
Nommé ambassadeur du Canada en Haïti en septembre 2023, Giroux a achevé sa mission en août 2026. Ottawa a annoncé le 20 août sa nomination comme ambassadeur et représentant permanent auprès de l’Organisation des États américains (OEA), à Washington. Son successeur à Port-au-Prince, Alexandre Côté, a été désigné en juin dernier.
À quelques jours de son départ, plusieurs de ses déclarations permettent de dégager les principaux axes de son bilan.
« Les élections ne seront pas parfaites »
Sur le terrain politique, Giroux a défendu une approche pragmatique du processus électoral.
Selon lui, les prochaines élections ne pourront probablement pas être parfaites. Mais cette imperfection ne devrait pas servir de prétexte à leur remise en cause. L’essentiel, à ses yeux, est que le processus soit suffisamment crédible, inclusif et légitime pour que les résultats puissent être reconnus comme l’expression véritable du vote populaire.
Son souhait le plus important est que, même si les résultats ne peuvent être proclamés immédiatement, le moment venu, personne ne puisse raisonnablement contester qu’ils reflètent la volonté du peuple haïtien.
Cette position intervient alors que les autorités haïtiennes travaillent à la préparation des prochaines échéances électorales et que la question de la sécurité demeure indissociable de celle de l’organisation du scrutin.
Le gouvernement haïtien a lui-même présenté la tenue d’élections crédibles et apaisées comme une priorité, tout en soulignant que leur réussite dépendra également de la mobilisation de la population.
Pour Giroux, le défi consiste donc moins à rechercher une élection idéale qu’à créer les conditions permettant aux Haïtiens d’exercer réellement leur droit de choisir.
La sécurité avant les urnes
Cette conception du processus électoral renvoie directement à l’un des principaux obstacles identifiés par le diplomate : la sécurité.
Sans sécurité minimale, il devient difficile de garantir l’accès aux bureaux de vote, la circulation du matériel électoral, la protection des agents électoraux et, surtout, la participation des citoyens dans les zones affectées par la violence des groupes armés.
C’est dans ce contexte que le déploiement de la Force de répression des gangs (FRG) a occupé une place importante dans les discussions entre Haïti et ses partenaires internationaux.
Mais Giroux s’est montré réaliste face aux attentes d’un déploiement rapide.
« Ce n’est pas en claquant des doigts qu’une mission de 5 000 personnes débarque »
Alors que les autorités et une partie de l’opinion publique haïtienne réclamaient une accélération du déploiement international contre les groupes armés, l’ambassadeur canadien a reconnu que le processus aurait dû, selon lui, avancer plus rapidement.
Mais il a également rappelé les contraintes considérables liées à la constitution d’une force internationale de cette ampleur.
« Je suis le premier à le reconnaître. J’aurais aimé que tout se fasse plus rapidement. Mais comme j’aime bien dire, ce n’est pas en claquant des doigts qu’une mission de 5 000 personnes débarque », a-t-il expliqué.
Selon lui, le déploiement de la FRG repose sur une opération complexe de diplomatie multilatérale : mobiliser les pays contributeurs, obtenir leurs engagements, préparer les contingents, organiser la logistique et convaincre des États d’envoyer leurs militaires dans un environnement où leurs ressortissants peuvent être exposés au danger.
Le diplomate a insisté sur un élément souvent sous-estimé dans le débat public : les pays appelés à participer à cette force doivent accepter d’envoyer des hommes et des femmes en Haïti, avec les risques que cela comporte pour leur sécurité.
Le déploiement ne relève donc pas d’une simple décision administrative. Il suppose des négociations entre plusieurs États, des moyens logistiques considérables et une préparation opérationnelle.
Cette réalité explique en partie pourquoi la mise en place de la force s’est révélée plus lente que ne l’espéraient de nombreux Haïtiens.
Le Canada, un acteur du dispositif sécuritaire
Le Canada n’est cependant pas resté en dehors de ce processus.
En février 2026, avec l’appui financier de l’ambassade du Canada, une deuxième base opérationnelle avancée destinée à faciliter les opérations de la FRG en collaboration avec la Police nationale d’Haïti a été mise en service. Cette infrastructure devait notamment contribuer à renforcer la présence des forces de sécurité dans des secteurs stratégiques.
Le soutien canadien s’est également poursuivi auprès de la PNH, dans un contexte où Ottawa considère le renforcement des capacités nationales de sécurité comme un élément essentiel de la stabilisation du pays.
Cette approche rejoint une conviction plus large exprimée par Giroux : la réponse internationale ne peut être durable que si les institutions haïtiennes retrouvent progressivement leur capacité d’action.
PNH et FAD’H : une complémentarité à envisager
Dans ses dernières interventions, le diplomate a également ouvert la porte à une évolution de la réflexion sur le rôle des Forces armées d’Haïti.
Selon lui, la coopération avec l’armée haïtienne ne devrait plus être considérée comme un sujet tabou. Il a évoqué la possibilité d’une complémentarité entre la PNH et les FAD’H, tout en précisant qu’il n’existait pas, à ce stade, de plan canadien immédiat dans ce domaine.
Cette déclaration intervient alors que les autorités haïtiennes ont relancé le débat national sur la mission, la structure et les capacités futures des Forces armées d’Haïti.
Elle marque également une évolution du discours international sur la sécurité du pays : la reconstruction d’un appareil national de sécurité apparaît désormais comme un enjeu à plus long terme, parallèlement à l’action de la FRG et au renforcement de la PNH.
Pour Giroux, le problème haïtien est aussi celui de la gouvernance
Mais la sécurité n’est pas, selon Giroux, l’unique explication de la crise.
Dans une intervention publiée en mai 2026, il avait livré une analyse beaucoup plus structurelle de la situation haïtienne, estimant que l’échec se situe d’abord au niveau de la gouvernance.
Le diplomate avait également souligné qu’Haïti dispose des ressources nécessaires pour réussir et que la situation actuelle n’est pas une fatalité.
Son analyse s’accompagnait d’une critique particulièrement directe de l’utilisation des groupes armés à des fins politiques ou commerciales. Pour lui, cette pratique doit cesser et la responsabilité des acteurs haïtiens ne peut être évacuée derrière la seule présence de la communauté internationale.
Cette lecture conduit à une conclusion centrale de son discours : l’international peut aider, mais ne peut pas gouverner Haïti à la place des Haïtiens.
Sanctions, justice et responsabilité nationale
La question des sanctions canadiennes s’inscrit également dans cette logique.
Giroux a défendu l’idée que le sort politique des personnes sanctionnées ne pouvait être décidé uniquement par des partenaires étrangers. Dans une démocratie fonctionnelle, a-t-il laissé entendre, les électeurs doivent pouvoir faire leurs choix et la justice nationale doit pouvoir reprendre sa place.
Cette position souligne une tension importante : les sanctions internationales peuvent constituer un instrument de pression contre certains acteurs, mais elles ne remplacent ni les institutions judiciaires ni le jugement des électeurs.
Pour le diplomate, la lutte contre la corruption et l’impunité doit donc nécessairement passer par le renforcement de la justice haïtienne.
Une diplomatie qui refuse de se substituer aux Haïtiens
Depuis sa nomination, Ottawa avait officiellement présenté la mission de Giroux dans le cadre d’une politique canadienne visant à soutenir Haïti tout en favorisant des solutions conduites par les Haïtiens eux-mêmes. Lors de sa nomination en 2023, Affaires mondiales Canada avait notamment indiqué que le Canada continuerait de travailler avec ses partenaires internationaux et les acteurs haïtiens afin de contribuer à une paix et à une stabilité durables.
Trois ans plus tard, cette philosophie demeure au cœur du discours de Giroux.
Il ne s’agit pas, dans son approche, de réduire le rôle de la communauté internationale. Au contraire, le Canada demeure fortement engagé dans les domaines de la sécurité, de l’aide humanitaire, du développement et du renforcement institutionnel.
Mais l’objectif ultime doit être de permettre aux institutions haïtiennes et à la société haïtienne de reprendre la maîtrise de leur destin.
Un mandat qui s’achève dans un moment décisif
Le départ de Giroux intervient à un moment particulièrement sensible.
Le pays doit simultanément faire face à la question sécuritaire, poursuivre le renforcement des forces nationales, organiser des élections et reconstruire la confiance dans les institutions.
Le diplomate canadien quitte donc Haïti sans prétendre que ces problèmes sont résolus. Son bilan repose plutôt sur une série de messages qui, mis bout à bout, dessinent une même vision.
La sécurité est nécessaire pour permettre aux citoyens de voter.
Les élections doivent être crédibles, mais elles ne seront jamais parfaites.
Les résultats doivent toutefois refléter sans ambiguïté la volonté populaire.
La communauté internationale doit continuer à soutenir Haïti, mais elle ne peut pas se substituer aux Haïtiens.
Et la stabilité à long terme dépendra de la capacité du pays à reconstruire ses propres institutions, sa gouvernance et son système de sécurité.
De Port-au-Prince à Washington
Le parcours diplomatique de Giroux se poursuit désormais à Washington. Le gouvernement canadien l’a nommé ambassadeur et représentant permanent auprès de l’Organisation des États américains, où il représentera Ottawa dans une institution directement concernée par les enjeux démocratiques, sécuritaires et institutionnels de la région.
Son successeur à Port-au-Prince sera Alexandre Côté, diplomate qui connaît déjà le dossier haïtien et qui a notamment exercé simultanément les fonctions de conseiller politique et de chef de la coopération du Canada en Haïti.
Le passage de Giroux en Haïti aura ainsi été marqué par une période où l’intervention internationale a été à la fois indispensable et profondément questionnée.
Au moment de quitter le pays, son message semble se résumer à une formule simple : la communauté internationale peut aider à créer les conditions du changement, mais elle ne pourra jamais faire le travail politique à la place du peuple haïtien.
Et, pour les prochaines élections, l’exigence demeure la plus fondamentale : le processus pourra être imparfait ; les résultats, eux, devront refléter la volonté du peuple.

