En Haïti, les élections générales reportées sur fond de crise sécuritaire
Les autorités ont fixé au 30 août 2026 la date du premier tour des élections présidentielle et législatives dans ce pays qui n’a plus connu de scrutin depuis 2016. Ce calendrier pose la question du maintien au pouvoir des dirigeants de transition, dont le mandat doit se terminer en février.
Le suspense autour de la date des prochaines élections en Haïti toucherait-il bientôt à sa fin ? Les autorités veulent y croire, dans cet Etat caribéen plongé, depuis plusieurs années, dans une crise politique inédite, exacerbée par la présence de bandes criminelles surarmées qui sèment la terreur dans la capitale et dans plusieurs régions du pays. Le Conseil présidentiel de transition (CPT), organe de gouvernance collégial installé à Port-au-Prince en avril 2024, avait, parmi ses objectifs, de rétablir l’ordre et d’organiser cette année des élections générales – les premières depuis 2016 – afin de céder la place, en février 2026, à un président et à un Parlement élus. Mais à mesure que l’échéance approchait, cet horizon devenait de plus en plus improbable.
Le 14 novembre, le Conseil électoral provisoire – structure chargée d’organiser et de superviser les élections – annonçait enfin avoir remis aux dirigeants de transition un calendrier prévisionnel ainsi qu’un projet de décret encadrant le prochain scrutin. « L’exécution du calendrier électoral dépend du respect de certains préalables », soulignait cet organe dans un communiqué. A savoir, « la publication du décret dans les délais », mais aussi « un climat sécuritaire acceptable » et la « disponibilité de moyens financiers » suffisants.
Sans surprise, le calendrier, divulgué par les médias haïtiens, enterre définitivement tout espoir d’un scrutin avant la fin de l’année. Ce document, qui doit encore être avalisé par l’exécutif, fixe le premier tour des élections législatives et présidentielle au 30 août 2026, avec un second tour prévu le 6 décembre, et la publication des résultats définitifs en janvier 2027.
Ces révélations ont été accueillies avec scepticisme. « Peut-on dire que le processus électoral est lancé pour autant ? Pas sûr », jugeait Frantz Duval, le rédacteur en chef du quotidien Le Nouvelliste, dans un éditorial publié le 18 novembre. « Nos expériences électorales nous ont appris que la première version du calendrier est souvent un ballon d’essai », ajoutait-il.
« Théâtre de l’absurde »
« Nous attendons depuis longtemps des élections, mais surtout des élections crédibles », tranche, au téléphone, la journaliste et autrice Monique Clesca, qui voit dans ces documents « une mise en scène, un théâtre de l’absurde ». « Il faut résoudre d’abord le problème de la sécurité », martèle cette signataire de l’accord dit « de Montana », initiative de la société civile haïtienne proposant une solution politique à la crise de gouvernance dans ce pays qui compte désormais 1,4 million de déplacés internes en raison de la violence des gangs, qui a fait plus de 4 300 victimes depuis entre janvier et septembre, selon les Nations unies. A Port-au-Prince et dans les provinces où sévissent les groupes armés, « les gens ne peuvent pas vaquer à leurs occupations. Comment vont-ils pouvoir voter ? », s’interroge Mme Clesca.
Le projet de décret, fort de 103 pages et de 413 articles, et le calendrier électoral, qui comporte 41 étapes dont une dizaine déjà en cours, font abstraction de cette crise sécuritaire. Les deux documents prévoient la tenue simultanée des élections présidentielle, législatives, sénatoriales et locales. La campagne du premier tour sera lancée le 15 mars. L’investiture des dirigeants élus à l’issue de ce long processus ne figure pas dans la liste, mais selon toute vraisemblance, elle devrait avoir lieu le 7 février 2027, soit exactement un an après la fin du mandat du Conseil présidentiel.
Cet organe avait été mis en place à l’issue d’un compromis trouvé pour mettre fin à la vacance du pouvoir causée par la démission d’Ariel Henry, l’impopulaire premier ministre chassé du pouvoir après avoir exercé la présidence par intérim durant trente mois, à la suite de l’assassinat du chef de l’Etat, Jovenel Moïse, en juillet 2021.
« Tout ce que nous faisons dépend vraiment de la question sécuritaire », concède Jacques Desrosiers, le président du Conseil électoral provisoire, rencontré en octobre dans son bureau de Port-au-Prince. « Mais cela n’empêche pas que nous continuions à faire notre travail technique, à travailler sur le terrain de telle sorte que la machine soit prête pour réaliser les élections », ajoute ce journaliste, élu en septembre à la tête de cet organe. L’organisation du scrutin dans le contexte actuel s’annonce ardue. « En raison de l’insécurité, la logistique électorale coûte cher », déplore M. Desrosiers. En effet, les principaux axes routiers étant bloqués par les gangs, « pour arriver dans le Sud, il faut louer un avion pour aller aux Cayes », illustre-t-il.
Scénario inacceptable
Outre la faisabilité même d’un scrutin, le calendrier électoral pose, en filigrane, la question du maintien au pouvoir, ou non, de l’organe de transition au terme de son mandat. Pour nombre d’observateurs, ce scénario est inacceptable, tant l’actuel exécutif est discrédité. « Le CPT n’a plus sa raison d’être. A partir du 7 février 2026, son mandat prend fin : il ne faut pas le laisser s’arranger pour le renouveler d’une manière ou d’une autre », avertit Jacky Lumarque, recteur de l’université Quisqueya à Port-au-Prince.
Outre les nombreuses affaires de corruption impliquant des dirigeants de transition et les nombreux échecs de ces derniers, leur rémunération passe mal auprès des Haïtiens. Chacun des neuf membres de l’organe de gouvernance perçoit « près de 80 000 dollars américains [près de 70 000 euros] par mois : deux fois plus que le salaire de Donald Trump », s’insurge l’affable professeur de mathématiques. Le Conseil présidentiel « est coûteux, inefficace, et même nuisible », juge l’universitaire, qui met en avant le mauvais bilan des dirigeants de transition en matière de lutte contre les gangs.
« Qu’ils dégagent, et vite ! », exhorte Mme Clesca, qui appelle de ses vœux l’installation de « personnalités intègres » pour diriger le pays jusqu’aux prochaines élections. Des discussions sont en cours « depuis plusieurs semaines » au sein de la société civile, afin d’élaborer une « feuille de route » vers l’instauration d’une « gouvernance saine » après le départ du CPT.
Ces futurs dirigeants, qui doivent encore être identifiés, seront nécessairement en place de façon transitoire, jusqu’à la tenue d’hypothétiques élections. Ce scénario n’enchante guère Jocelerme Privert, ancien président de la République (2016-2017). « Cette transition, qui est la plus longue de notre histoire, doit impérativement se terminer. Mais les acteurs politiques ne le demandent pas », observe cet ancien président du Sénat, qui a exercé la présidence de la République par intérim, durant un an, à la fin du mandat de Michel Martelly. « Ces gens-là ne réussissent pas à se faire élire. Alors, leur seul moyen d’accéder au pouvoir, c’est d’aller de transition en transition. »







