Haïti étouffe. Haïti agonise. Et pendant que la Nation s’effondre, ceux qui ont le devoir d’agir — dirigeants, opposants, élites, institutions — se contentent d’observer. Certains en souriant. D’autres en calculant. Trop peu en s’indignant.
Jadis perle des Antilles, notre pays est aujourd’hui pris à la gorge, étranglé par les mains mêmes de ses enfants. Ce n’est pas un ennemi venu d’ailleurs qui nous a dépossédés. C’est nous. Nous avons laissé voler nos rivières, disparaître nos forêts, étouffer notre liberté. Nous avons accepté qu’on remplace l’avenir par un décor fragile, une modernité factice qui masque à peine la laideur et la misère que nous refusons d’affronter.
Dans ce pays blessé, les battements du cœur ont été remplacés par le vrombissement agressif des motocyclettes. Nous avons rêvé de progrès : nous avons produit le chaos. Nous avons sacrifié l’innocence pour un confort de pacotille. Nous avons laissé mourir ceux que nous prétendions aimer. Voilà la vérité nue.
Et que font nos dirigeants ? Au lieu d’assumer, ils tournent en rond dans des luttes intestines aussi grotesques que criminelles. Gouvernement comme opposition : même irresponsabilité, même incapacité à se hisser à la hauteur de la crise, même obsession pour un pouvoir qu’ils ne respectent plus. Alors que le pays brûle, ils se disputent des cendres.
Nous sommes à moins de trois mois du 7 février 2026. Ils avaient promis — solennellement — d’attaquer l’insécurité, d’organiser des élections crédibles, de remettre Haïti sur la voie démocratique.
Aujourd’hui, que voyons-nous ? Une transition interminable. Une classe politique paralysée. Un pays livré à lui-même. Et pendant que l’État vacille, un événement d’une gravité exceptionnelle a éclaté cette semaine : des Américains inculpés pour un complot visant à enlever et assassiner des habitants de la Gonâve.
Et comment avons-nous réagi ? Comme s’il s’agissait d’un ragot. Comme si l’affaire n’était qu’un épisode de plus dans notre feuilleton de malheurs. Mais posons les vraies questions : Et si ce n’était qu’un test ? Un premier acte ? La preuve que notre vulnérabilité est devenue totale ?
Cette affaire n’est pas un fait divers. C’est un avertissement. Un signal de danger extrême. Un miroir de notre faiblesse collective. Et pourtant, au lieu de renforcer la sécurité nationale, au lieu de protéger le territoire et les citoyens, nos dirigeants s’enlisent dans des querelles minables. Ils débattent de la transition comme on marchande une vieille chaise au marché.
Pendant ce temps, la société s’évade. Elle scroll. Elle like. Elle commente la fin du monde entre deux publicités, comme si la catastrophe n’avait rien à voir avec elle. Nous sommes devenus un peuple qui regarde son propre effondrement comme un spectacle. Un peuple qui a appris à vivre avec l’inacceptable. Un peuple qui joue avec des allumettes dans une maison déjà en feu. Et le pire, c’est que nous savons. Nous savons. Et nous continuons.
Alors posons la question qui dérange : Quand Haïti sera vide, Quand la mer sera silencieuse, Quand les forêts seront sans souffle, Quand le dernier espoir aura disparu, Que restera-t-il ? Nos excuses ? Nos regrets ? Des selfies pris au milieu des ruines ? Il restera un pays épuisé, meurtri, qui aura survécu malgré ceux qui l’ont trahi. Mais serons-nous encore dignes d’y vivre ?
Cet éditorial n’est pas une lamentation. C’est une sommation. Une exigence. Un rappel brutal à la responsabilité nationale. Haïti n’a pas besoin de déclarations. Elle n’a pas besoin de discours vides. Elle n’a pas besoin de promesses supplémentaires. Haïti a besoin d’un sursaut. Maintenant. Pas demain. Pas après une nouvelle crise. Maintenant. Parce que si nous n’agissons pas, Si nous ne brisons pas cette spirale, Si nous ne nous levons pas enfin, alors ce ne sera pas Haïti qui aura échoué. Ce sera nous. Et nous n’aurons plus d’excuses.


