Nouveau mandat BINUH-BANUH, sanctions, responsabilités haïtiennes, le Représentant spécial du Secrétaire général en Haïti, Carlos Ruiz Massieu fait le point

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Le Représentant spécial du Secrétaire général en Haïti et chef du BINUH, Carlos Ruiz Massieu, a répondu aux questions du Nouvelliste.

Le Nouvelliste

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Le Nouvelliste: Avec le nouveau mandat confié par le Conseil de sécurité de l’ONU, qu’est-ce qui va changer concrètement dans le rôle du BINUH en Haïti ?


Carlos Ruiz Massieu: Le mandat qui nous a été confié est, je dirais, recentré, avec certaines priorités renforcées. Nous poursuivons notre travail en matière d’accompagnement du dialogue politique et de renforcement de la gouvernance, et nous continuons aussi le travail essentiel en matière de rapport et de surveillance de la situation des droits de l’homme partout en Haïti.

Ce qui change, compte tenu de l’évolution de la situation, c’est un appui renforcé au processus électoral. Et nous allons aussi travailler avec le gouvernement pour mettre en œuvre une stratégie de démobilisation et de démantèlement des gangs, avec un accent sur la réinsertion des enfants associés aux gangs et la réduction de la violence communautaire.

La nature du BINUH, en tant que mission politique spéciale, demeure inchangée : nous sommes en Haïti pour appuyer les autorités et les institutions, pas pour décider à la place des Haïtiens ni pour se substituer à eux.

Dans tous les domaines, nous essayons de travailler avec le plus large éventail possible d’Haïtiens, qu’ils soient politiques, issus de la société civile, du secteur privé ou du monde académique, pour les aider à identifier des solutions communes, et ensuite faire en sorte de mobiliser le soutien international à ces solutions.

LN: Est-ce que le BINUH avait été appelé à servir de médiateur avant la fin de l’échéance du 7 février entre des acteurs politiques haïtiens et, si oui, quels ont été les résultats ? 


SRSG : J’ai personnellement rencontré une grande partie des acteurs politiques haïtiens, aussi bien que de la société civile, consulté mes collègues du corps diplomatique, et là aussi, encouragé chacun à faire en sorte que le processus soit le plus apaisé possible, dans le respect des engagements pris dans le cadre des accords de transition.
Les échéances électorales sont cruciales : seules des élections permettront de redonner sa voix à la population haïtienne et espérer mettre fin à la crise à laquelle le pays fait face. Ou au moins permettre aux acteurs politiques d’entamer un travail de restauration de la confiance avec la population.

LN: Comment le BINUH voit la nouvelle phase de la transition avec un exécutif dirigé par Alix Didier Fils Aimé, seul maître à bord pour conduire une transition sans échéance et sans objectifs connus ?

SRSG : Notre priorité est d’améliorer la coordination de l’appui international aux priorités immédiates définies par les autorités haïtiennes, notamment la restauration de la sécurité publique et de l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire national et l’organisation d’élections crédibles. Nous nous engageons à apporter notre plein soutien aux autorités de la transition dans la mise en œuvre de ses objectifs.

L’urgence est évidemment de soutenir des actions visant à améliorer la sécurité, y compris à travers un déploiement rapide de la Force de répression des gangs (FRG), et à appuyer un processus politique haïtien créant les conditions pour une restauration des institutions démocratiques. Mais j’encourage aussi le gouvernement et les différents acteurs politiques à créer les conditions d’un processus électoral inclusif, qui donne toute sa place aux femmes et à la jeunesse, notamment.

Il y a une opportunité à saisir pour Haïti, il faut se mettre au travail, en faisant plus que jamais passer l’intérêt du pays avant les intérêts personnels. Et je souhaite de tout cœur que tous les secteurs de la société haïtienne parviennent à se concentrer sur ce qui les unit, plutôt que sur ce qui les divise.

LN: Le Comité des sanctions de l’ONU avance-t-il dans ses travaux ? Vu d’Haïti, tout cela semble être très lent. Pourquoi ?

SRSG : Il faut rappeler que les sanctions sont décidées exclusivement par les États membres du Conseil de sécurité. L’ajout d’individus ou d’organisations sur la liste des sanctions de l’ONU est donc une prérogative des États membres, qui doivent s’entendre à l’unanimité.

La lenteur que vous évoquez s’explique aussi par la gravité des sanctions appliquées. Elles sont loin d’être anodines et c’est un travail qui se poursuit. Mais il est vrai qu’il nous semble que c’est un outil qui pourrait être utilisé de manière décisive et c’est un message que je porte aussi auprès des membres du Conseil de sécurité.

LN: L’ONU n’a jamais demandé fermement des poursuites judiciaires en Haïti contre les personnes sanctionnées par le Conseil de sécurité, il y a-t-il une raison à cela ? Et pourquoi aucune preuve ou dossier n’a jamais été remis aux autorités haïtiennes contre les sanctionnés ?

SRSG : Là encore, sans nous défausser, il faut bien comprendre que les poursuites judiciaires éventuelles sont une décision qui appartient exclusivement aux autorités judiciaires haïtiennes. Nous continuons de les encourager à prendre action – il est fondamental de montrer à la population haïtienne que l’impunité n’est pas une fatalité.

LN: Comment peut-on décrire votre coopération avec les autres diplomates accrédités en Haïti sur la mise en œuvre des priorités de la communauté internationale pour Haïti ?

SRSG : J’ai trouvé depuis mon arrivée un corps diplomatique mobilisé, dynamique et qui travaille en harmonie.
Il y a évidemment des divergences, des différences de points de vue ou de méthode, mais ce que je retiens, c’est la volonté d’agir dans l’intérêt du pays et du peuple haïtien. Nous sommes tous attachés à la souveraineté haïtienne et déterminés à aider le pays à sortir de la situation actuelle, catastrophique et inacceptable en termes de conséquences sur la population.

LN: Comment vont s’articuler les rôles entre le Bureau des Nations Unies en Haïti (BINUH) et le Bureau d’appui des Nations unies en Haïti (BANUH) ?

SRSG : Nos services administratifs sont mutualisés mais en dehors de ça, il s’agit de deux bureaux différents avec des mandats distincts. Le BINUH travaille avec les autorités, la société civile, les forces vives de la nation, en matière d’appui au processus politique, au processus électoral, à la réduction de la violence communautaire, ainsi qu’à la promotion et à la protection des droits de l’homme. Le BANUH (ou UNSOH en anglais) est dédié au soutien logistique, technique et administratif à la Force de répression des gangs. Au vu des difficultés rencontrées par la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS), en particulier au niveau logistique, le Conseil de sécurité a décidé de confier cet ensemble de tâches aux Nations Unies. La FRG n’est pas une mission onusienne, elle est autorisée par le Conseil de sécurité mais c’est une Force avec sa propre chaîne de commandement et qui fonctionne opérationnellement de façon indépendante. Nous espérons qu’avec le soutien technique des Nations Unies, à travers le BANUH, elle sera en mesure de faire une vraie différence contre les gangs, pour rendre à la population de Port-au-Prince, de l’Artibonite et du Centre leur liberté de circuler et leur liberté de vivre en sécurité.

LN: Comment avance le processus de déploiement de la Force de répression des gangs ? Est-ce que le déploiement rencontrera les échéances annoncées ?

SRSG :Comme je vous l’ai dit, la FRG est une Force autonome. Le travail autour de son déploiement intégral se poursuit – nous n’y sommes pas associés mais selon les informations que j’ai, la FRG sera renforcée par de nouvelles troupes d’ici au 1er avril. Le BANUH, de son côté, a commencé son travail logistique et se prépare à l’arrivée de ces renforts.

LN: La justice, essentielle au rétablissement de l’État de droit, semble être le chantier oublié à un moment où le focus est mis sur la répression des gangs ? Les principales prisons de la zone métropolitaine de Port-au-Prince ont été détruites entre février et mars 2024. Est-ce qu’il y a un plan pour accompagner Haïti dans la reconstruction de ses capacités pénitentiaires et judiciaires ? 

SRSG : Vous avez parfaitement raison de souligner l’importance de la justice dans le rétablissement de la sécurité en Haïti. Je crois fermement que le travail sécuritaire contre les gangs est essentiel mais doit s’accompagner d’un travail de fond de renforcement des institutions judiciaires en Haïti. Il est clair que la priorité immédiate pour les autorités haïtiennes est la réponse sécuritaire. Néanmoins, le BINUH et ses partenaires, dans la limite de leurs moyens, continueront de travailler avec les autorités aussi sur les aspects à plus long terme.

LN: Est-ce que les difficultés financières de l’ONU peuvent avoir un quelconque impact sur la FRG et le travail de l’ONU en Haïti en général ?

SRSG : Concernant la FRG, il s’agit d’une structure autonome qui ne dépend pas des Nations Unies, et donc pas de notre budget, même si nous l’appuyons au niveau logistique. En ce qui nous concerne, vous avez pu entendre le Secrétaire général exprimer des préoccupations très fortes concernant la situation financière des Nations Unies. Des efforts importants ont été faits à notre niveau. Je ne vous cache pas que nous faisons face à de nombreux défis mais nous sommes déterminés à faire au mieux avec
ce qui est disponible. Nous sommes conscients de la volonté des États membres de nous voir faire plus avec moins, et nous nous attelons à démontrer que nous utilisons au mieux les ressources qui nous sont allouées. Et nous continuons aussi à tous les niveaux, sécuritaire, humanitaire et développement, à poursuivre un plaidoyer intense pour qu’Haïti ne soit pas oubliée, que les souffrances de sa population ne soient pas oubliées, et pour que nous disposions des moyens nécessaires pour mettre en œuvre les mandats qui nous sont confiés.

LN: Parlez-nous de la réponse humanitaire du système des Nations unies face à la crise haïtienne ? En quoi consiste-t-elle ? Est ce qu’elle est financée à la hauteur des besoins ?  Les fonds recueillis pour financer les opérations
humanitaires en Haïti ces dernières années ont été très faibles. Pourquoi ? 

SRSG : La crise humanitaire en Haïti continue de s’aggraver à un rythme alarmant, avec une forte augmentation des besoins humanitaires. Pourtant, la réponse humanitaire reste sous-financée, comme elle l’est dans de multiples autres crises, pour des raisons qui vont de la réduction globale de l’aide internationale à une fatigue des donateurs face à des crises qui durent. L’ONU s’efforce d’assurer la continuité de l’aide humanitaire et des services de soutien à travers Haïti : distribution de nourriture, de médicaments et de matériel, et fourniture de services tels que des soins de santé, un soutien psychosocial et des lieux sûrs pour les victimes de viol. Nous avons aussi adapté nos opérations et notre implantation afin d’assurer la continuité des programmes humanitaires essentiels. On estime que 6,4 millions de personnes, soit plus de la moitié de la population haïtienne, auront besoin d’une aide humanitaire d’urgence en 2026, contre 6 millions en 2025. Entre mars et juin de cette année, nous prévoyons que 5,9 millions de personnes souffriront de malnutrition. Nous avons besoin de 880 millions de dollars en 2026 pour venir en aide à 4,2 millions de personnes parmi les plus vulnérables. Nous ne baissons pas les bras et nous continuons d’appeler la communauté internationale à faire preuve de solidarité envers le peuple haïtien et à contribuer aux appels de fonds avant que les opérations vitales ne soient complètement interrompues.

LN: Selon vous, à tous les points de vue, quelles leçons l’ONU devrait-elle apprendre de ses opérations, succès et échecs en Haïti ces dernières décennies ? 

SRSG : D’abord, je pense qu’il est important de rappeler que les opérations de l’ONU ne travaillent pas en vase clos, dans leur coin. Elles sont déployées en soutien à des autorités et des institutions nationales. En Haïti, il est clair que les Missions ont eu un impact immédiat et au long de leur déploiement, dans des moments de crise extrême. Je pense notamment au tremblement de terre de 2010, malgré le nombre extraordinairement élevé de victimes au sein de notre organisation. En revanche, un pays qui ne trouve pas sa stabilité après le départ d’une Mission, comme ce fut le cas pour Haïti, montre que nous devons faire mieux dans le travail de stabilisation à long terme. C’est pourquoi je suis convaincu qu’une réponse sécuritaire déterminante contre les gangs est absolument nécessaire, mais doit aussi s’accompagner d’un soutien aux Haïtiens dans le démantèlement de ces mêmes gangs, la réinsertion de leurs membres, en particulier les enfants, et la mise en œuvre d’une stratégie de réduction de la violence. Le tout basé sur l’État de droit et le renforcement des institutions judiciaires. Sans compter bien sûr, et c’est essentiel, la reconstruction de l’économie haïtienne. Offrir des opportunités économiques et de développement à la population en général, et à la jeunesse en particulier, est le seul moyen de s’engager durablement sur la voie de la stabilité et du progrès.

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