Il y a des victoires qui dépassent les chiffres d’un vote ou les frontières d’un pays. La consécration de Yanick Lahens, sacrée Grand Prix du roman de l’Académie française 2025 pour Passagères de nuit, appartient à ces moments rares où une voix, une écriture, un souffle viennent rappeler au monde que Haïti pense, rêve et écrit encore.
Passagères de nuit, un cri et une caresse
Dans ce roman lumineux et grave, Yanick Lahens fait renaître des femmes que l’histoire a souvent condamnées au silence : Elizabeth, née libre à La Nouvelle-Orléans en 1818, et Régina, née pauvre parmi les pauvres en Haïti. Elles avancent, « sans se retourner », portées par cette injonction simple et héroïque : vivre malgré tout, rêver malgré l’ombre.
Sous sa plume, la nuit n’est pas seulement un espace de douleur, mais un territoire d’espérance, de résistance. Elle raconte les traversées, les exils, les héritages, les blessures de l’histoire — mais toujours avec cette lumière tremblée, cette humanité immense qui donne à ses mots la force d’un chant.
Une femme, une œuvre, une nation
Née à Port-au-Prince en 1953, Yanick Lahens n’a jamais cessé de faire dialoguer Haïti avec le monde. Depuis La Couleur de l’aube jusqu’à Bain de lune, en passant par L’Oiseau Parker dans la nuit, son œuvre est une architecture de lumière et de pénombre — cette « semi-obscurité » qu’elle chérit parce qu’elle permet, dit-elle, « de mieux voir ».
Professeure, essayiste, romancière, et première titulaire de la Chaire Mondes francophones au Collège de France, elle incarne l’intelligence tranquille, la rigueur et la grâce. À travers elle, Haïti parle haut, parle vrai. Elle écrit pour dire notre chaos, mais aussi notre courage. Elle écrit pour réconcilier la beauté et la vérité.
Une victoire qui nous réveille
Ce prix, obtenu d’une voix face à Pauline Dreyfus, ne consacre pas seulement un roman ; il célèbre une fidélité, celle d’une femme à son pays, à ses racines, à la langue française qu’elle manie comme une arme de beauté et de lucidité. C’est aussi une victoire pour la maison d’édition Sabine Wespieser, qui depuis plus de vingt ans accompagne les voix libres et singulières.
À travers Yanick Lahens, c’est toute une génération d’auteurs haïtiens qui retrouve souffle et reconnaissance. Et dans ce monde qui vacille, où les mots se perdent dans le bruit, la voir ainsi honorée par la plus ancienne institution littéraire française, c’est comme une étoile nouvelle dans le ciel d’Haïti.
« Toujours avancer sans se retourner »
Cette phrase, fil conducteur de son roman, résonne aujourd’hui comme un message collectif. Elle s’adresse à nous tous — aux femmes, aux jeunes, aux artistes, aux rêveurs — qui refusons de laisser la nuit gagner. Yanick Lahens nous rappelle que l’écriture peut être un acte de survie, une façon d’habiter le monde malgré la tempête.
ChapoBa, Madame Lahens
En toi, Haïti retrouve sa dignité, son souffle et son éclat. Ta plume est une lampe allumée dans la nuit de nos incertitudes. Tu portes la mémoire des passagères de l’ombre, mais tu nous offres la promesse de l’aube.
Pour ton courage tranquille.
Pour ton art.
Pour cette lumière que rien ne peut éteindre.
Yanick Lahens ChapoBa.




