Méritons-nous encore Haïti ? 

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La fin de l’année invite naturellement au bilan. Chaque jour de décembre, radios, télévisions et réseaux déroulent le même rituel : ce que nous avons fait, ce que nous avons raté, ce que nous promettons de mieux faire demain. Mais au lieu de dresser une fois encore le bilan de l’année 2025, peut-être faut-il oser un exercice plus audacieux, presque dérangeant : le bilan de la présence de l’homme haïtien sur la terre de nos ancetres.  

Car Haïti n’est pas une terre ordinaire. Elle est une île sacrée, mystérieuse, chargée de mémoire, de beauté et de blessures. Une terre volcanique au sens spirituel autant que géologique. Alors une question s’impose, simple et vertigineuse à la fois : l’homme haïtien mérite-t-il d’avoir vécu sur cette île ? Mérite-t-il d’avoir habité une nature si généreuse, si puissante, si fragile ? Mérite-t-il, surtout, d’y vivre encore demain ? 

À première vue, la réponse pourrait être oui. Car l’Haïtien a légué à lui-même un trésor immense : une histoire unique, des actes fondateurs qui ont bouleversé le monde, des œuvres d’art, des langues, des rythmes, des croyances, des combats pour la dignité humaine. Peu de peuples peuvent se prévaloir d’un héritage aussi dense, aussi universel. 

Mais une autre question, plus douloureuse, surgit aussitôt : qu’avons-nous apporté à cette terre elle-même ?  

Haïti ne se porterait-elle pas mieux sans nous ?  

Sans nos comportements destructeurs, sans notre indifférence à la beauté, sans notre incapacité à protéger ce qui nous dépasse ? 

Notre génération — souvent avec la complicité d’intérêts étrangers, parfois avec notre propre résignation — a vu disparaître une grande part des richesses spirituelles et matérielles du pays. Les forêts ont reculé, les sols se sont épuisés, les rivières se sont tues, les villes ont étouffé. Le climat lui-même semble nous adresser un reproche silencieux. La nature ne serait-elle pas plus vivante si nous avions su l’habiter avec humilité plutôt que de la dominer avec violence?  

Cette interrogation dépasse Haïti. L’univers, au fond, est parfaitement indifférent à l’espèce humaine. Il n’a pas besoin de nous. La vie n’a pas promis de sens. C’est à l’homme de le chercher, ou de le créer. 

Alors, peut-être pouvons-nous risquer une hypothèse à la fois ambitieuse, orgueilleuse et profondément optimiste : l’homme haïtien mérite d’exister s’il est capable d’organiser sa propre durée. Rien ne le garantit. Mais s’il y parvient, peut-être découvrira-t-il un jour la raison de sa présence sur ce petit bout de terre. Peut-être même approchera-t-il quelque chose de plus vaste : la raison d’être de la vie elle-même, et, qui sait, celle de l’univers. 

À la fin de cette année, le véritable bilan n’est donc ni politique ni économique. Il est moral, spirituel, presque métaphysique. Il tient en une seule question: que voulons-nous être pour cette terre qui nous a portés? 

La réponse appartient encore à l’avenir. Et donc, à nous qui habite cette ile magique et mysterieuse. 

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